J’ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressources.

J’ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement ivrogne et emploie à boire tout l’argent qu’on lui donne; et il sait fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l’eau-de-vie.

J’ai essayé d’apitoyer sur lui son patron pour qu’il le ménageât, en offrant toujours de l’argent. L’aubergiste, étonné à la fin, m’a répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu’à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt qu’il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais choisissez-en un qui réponde à votre peine.»

Que dire à cela?

Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce crétin, certes, deviendrait malin pour m’exploiter, me compromettre, me perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.

Et je me dis que j’ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve d’écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme d’autres, aurait été pareil aux autres.

Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et intolérable que j’éprouve en face de lui, en songeant que cela est sorti de moi, qu’il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au père, que grâce aux terribles lois de l’hérédité, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu’il a jusqu’aux mêmes germes de maladies, aux mêmes ferments de passions.

Et j’ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en me répétant: «C’est mon fils.»

Et je sens, parfois, d’intolérables envies de l’embrasser. Je n’ai même jamais touché sa main sordide.

L’académicien se tut. Et son compagnon, l’homme politique, murmura: «Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants qui n’ont pas de père.»