Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse pour longtemps.
Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu’elle insistât vivement pour le payer.
Et toute sa vie s’écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à Chouquet. Tous les ans elle l’apercevait derrière ses vitraux. Elle prit l’habitude d’acheter chez lui des provisions de menus médicaments. De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait encore de l’argent.
Comme je vous l’ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. Après m’avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de remettre à celui qu’elle avait si patiemment aimé toutes les économies de son existence, car elle n’avait travaillé que pour lui, rien que pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre qu’il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte.
Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai à M. le curé les vingt-sept francs pour l’enterrement, et j’emportai le reste quand elle eut rendu le dernier soupir.
Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de déjeuner, en face l’un de l’autre, gros et rouges, fleurant les produits pharmaceutiques, importants et satisfaits.
On me fit asseoir; on m’offrit un kirsch, que j’acceptai; et je commençai mon discours d’une voix émue, persuadé qu’ils allaient pleurer.
Dès qu’il eut compris qu’il avait été aimé de cette vagabonde, de cette rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d’indignation, comme si elle lui avait volé sa réputation, l’estime des honnêtes gens, son honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la vie.
Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette gueuse, cette gueuse!...» sans pouvoir trouver autre chose.
Il s’était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur? Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je l’avais su de son vivant, je l’aurais fait arrêter par la gendarmerie et flanquer en prison. Et elle n’en serait pas sortie, je vous en réponds!»