Alors il s’élança dans la montagne, tombant dans les pierres, bouleversé par la plus effroyable angoisse qui puisse étreindre un cœur d’enfant, et il arriva, avec une figure de mort, dans le salon où attendaient ses parents. Et il se perdit de nouveau en les amenant au sombre réservoir. Il ne retrouvait plus sa route. Enfin il reconnut la place. «C’est là, oui, c’est là.»

Mais il fallut vider cette citerne; et le propriétaire ne le voulait point permettre, ayant besoin d’eau pour ses citronniers.

Enfin on retrouva les deux corps, le lendemain seulement.

Vous voyez, ma chère amie, que c’est là un simple fait-divers. Mais si vous aviez vu le trou lui-même, vous auriez été comme moi déchirée jusqu’au cœur, à la pensée de cette agonie d’un enfant pendu aux mains de son frère, de l’interminable lutte de ces gamins accoutumés seulement à rire et à jouer et de ce tout simple détail: la montre donnée.

Et je me disais: «Que le Hasard me préserve de jamais recevoir une semblable relique!» Je ne sais rien de plus épouvantable que ce souvenir attaché à l’objet familier qu’on ne peut quitter. Songez que chaque fois qu’il touchera cette montre sacrée, le survivant reverra l’horrible scène, la mare, le mur, l’eau calme, et la face décomposée de son frère vivant et aussi perdu que s’il était mort déjà. Et durant toute sa vie, à toute heure, la vision sera là, réveillée dès que du bout du doigt il touchera seulement son gousset.

Et je fus triste jusqu’au soir. Je quittai, montant toujours, la région des orangers pour la région des seuls oliviers, et celle des oliviers pour la région des pins; puis je passai dans une vallée de pierres, puis j’atteignis les ruines d’un antique château, bâti, affirme-t-on, au Xe siècle, par un chef sarrasin, homme sage, qui se fit baptiser par amour d’une jeune fille.

Partout des montagnes autour de moi, et, devant moi, la mer, la mer avec une tache presque indistincte: la Corse, ou plutôt l’ombre de la Corse.

Mais sur les cimes ensanglantées par le couchant, dans le vaste ciel et sur la mer, dans tout cet horizon superbe que j’étais venu contempler, je ne voyais que deux pauvres enfants, l’un couché au bord d’un trou plein d’eau noire, l’autre plongeant jusqu’au cou, liés par les mains, pleurant face à face, éperdus; et il me semblait sans cesse entendre une faible voix épuisée qui répétait: «Adieu, petit frère, je te donne ma montre.»

Cette lettre vous semblera bien lugubre, ma chère amie. Je tâcherai, un autre jour, d’être plus gai.

En Voyage a paru dans le Gaulois du 10 mai 1882, sous la signature: Maufrigneuse.