La porte de la petite maison qu’ils occupaient fut ouverte; et nous aperçûmes, couché sur une civière, dans le vestibule étroit, à peine éclairé, le cadavre enveloppé de soie blanche. On le voyait nettement étendu sur le dos, bien dessiné sous ce voile pâle.
Les Indiens, graves, debout devant ses pieds, demeuraient immobiles, tandis que l’un d’eux accomplissait les cérémonies prescrites en murmurant d’une voix basse et monotone des paroles inconnues. Il tournait autour du corps, le touchait parfois, puis, prenant une urne suspendue au bout de trois chaînettes, il l’aspergea longtemps avec l’eau sacrée du Gange que les Indiens doivent toujours emporter avec eux, où qu’ils aillent.
Puis la civière fut enlevée par quatre d’entre eux qui se mirent en marche lentement. La lune s’était couchée, laissant obscures les rues boueuses et vides, mais le cadavre sur la civière semblait lumineux, tant la soie blanche jetait d’éclat; et c’était une chose saisissante de voir passer dans la nuit la forme claire de ce corps, porté par ces hommes à la peau si noire, qu’on ne distinguait point dans l’ombre leur visage et leurs mains de leurs vêtements.
Derrière le mort, trois Indiens suivaient, puis, les dominant de toute la tête, se dessinait, enveloppée dans un grand manteau de voyage, d’un gris tendre, la haute silhouette d’un Anglais, homme aimable et distingué qui est leur ami, qui les guide et les conseille à travers l’Europe.
Sous le ciel brumeux et froid de cette petite plage du Nord, je croyais assister à une sorte de spectacle symbolique. Il me semblait qu’on portait là, devant moi, le génie vaincu de l’Inde, que suivait, comme on suit les morts, le génie victorieux de l’Angleterre, habillé d’un ulster gris.
Sur le galet roulant, les quatre porteurs s’arrêtèrent quelques secondes pour reprendre haleine, puis repartirent; ils allaient maintenant à tout petits pas, pliant sous la charge. Ils atteignirent enfin le bûcher. Il était construit dans un repli de la falaise, à son pied même. Elle se dressait au-dessus, toute droite, haute de cent mètres, toute blanche, mais sombre dans la nuit.
Le bûcher était haut d’un mètre environ; on disposa dessus le corps, puis un des Indiens demanda qu’on lui indiquât l’étoile polaire. On la lui montra, et le Rajah mort fut étendu les pieds tournés vers sa patrie. Puis on versa sur lui douze bouteilles de pétrole, et on le recouvrit entièrement avec des planchettes de sapin. Pendant près d’une heure encore, les parents et les serviteurs surélevèrent le bûcher qui ressemblait à ces piles de bois que gardent les menuisiers dans leurs greniers. Puis on répandit sur le faîte vingt bouteilles d’huile, et on vida, tout au sommet, un sac de menus copeaux. Quelques pas plus loin, une lueur tremblotait dans un petit réchaud de bronze qui demeurait allumé depuis l’arrivée du cadavre.
L’instant était venu. Les parents allèrent chercher le feu. Comme il ne brûlait qu’à peine, on versa dessus un peu d’huile et, brusquement, une flamme s’éleva, éclairant de haut en bas la grande muraille de rochers. Un Indien, penché sur le réchaud, se releva, les deux mains en l’air, les coudes repliés; et nous vîmes tout à coup surgir, toute noire sur l’immense falaise blanche, une ombre colossale, l’ombre de Bouddha dans sa pose hiératique. Et la petite toque pointue que l’homme avait sur la tête simulait elle-même la coiffure du dieu.
L’effet fut tellement saisissant et imprévu que je sentis mon cœur battre comme si quelque apparition surnaturelle se fût dressée devant moi.
C’était bien elle, l’image antique et sacrée, accourue du fond de l’Orient à l’extrémité de l’Europe, et veillant sur son fils qu’on allait brûler là.