Elle disparut. On apportait le feu. Les copeaux, au sommet du bûcher, s’allumèrent, puis l’incendie gagna le bois, et une clarté violente illumina la côte, le galet, et l’écume des lames brisées sur la plage.

Elle grandissait de seconde en seconde, éclairant au loin sur la mer la crête dansante des vagues.

La brise du large soufflait par rafales, accélérant l’ardeur de la flamme, qui se couchait, tournoyait, se relevait, jetait des milliers d’étincelles. Elles montaient le long de la falaise avec une vitesse folle et, se perdant au ciel, se mêlaient aux étoiles dont elles multipliaient le nombre. Des oiseaux de mer réveillés poussaient leur cri plaintif, et, décrivant de longues courbes, venaient passer avec leurs ailes blanches étendues dans le rayonnement du foyer, puis rentraient dans la nuit.

Bientôt, le bûcher ne fut plus qu’une masse ardente, non point rouge, mais jaune, d’un jaune aveuglant, une fournaise fouettée par le vent. Et tout à coup sous une bourrasque plus forte, il chancela, s’écroula en partie en se penchant vers la mer, et le mort découvert apparut tout entier, noir sur sa couche de feu, et brûlant lui-même avec de longues flammes bleues.

Et le brasier s’étant encore affaissé sur la droite, le cadavre se retourna comme un homme dans son lit. Il fut aussitôt recouvert avec du bois nouveau, et l’incendie recommença plus furieux que tout à l’heure.

Les Indiens, assis en demi-cercle sur le galet, regardaient avec des visages tristes et graves. Et nous autres, comme il faisait très froid, nous nous étions rapprochés du foyer jusqu’à recevoir dans la figure la fumée et les étincelles. Aucune odeur autre que celle du sapin brûlant et du pétrole ne nous frappa.

Et des heures se passèrent; et le jour apparut. Vers cinq heures du matin, il ne restait plus qu’un tas de cendres. Les parents les recueillirent, en jetèrent une partie au vent, une partie à la mer, et en gardèrent un peu dans un vase d’airain qu’ils rapporteront aux Indes. Ils se retirèrent ensuite pour pousser des gémissements dans leur demeure.

Ces jeunes princes et leurs serviteurs, disposant des moyens les plus insuffisants, ont pu achever ainsi la crémation de leur parent d’une façon parfaite, avec une adresse singulière et une remarquable dignité. Tout s’est accompli suivant le rite, suivant les prescriptions absolues de leur religion. Leur mort repose en paix.

Ce fut, dans Étretat, au jour levant, une indescriptible émotion. Les uns prétendaient qu’on avait brûlé un vivant, les autres qu’on avait voulu cacher un crime, ceux-ci que le maire serait emprisonné, ceux-là que le prince indien avait succombé à une attaque de choléra.

Des hommes s’étonnaient, des femmes s’indignaient. Une foule passa la journée sur l’emplacement du bûcher, cherchant des fragments d’os dans les galets encore chauds. On en ramassa de quoi reconstituer dix squelettes, car les fermiers de la côte jettent souvent à la mer leurs moutons morts. Les joueurs enfermaient avec soin dans leur porte-monnaie ces fragments divers. Mais aucun d’eux ne possède une parcelle véritable du prince indien.