Longtemps après, quand j’eus gagné dans la plaine la route qui serpente au bord des flots, je me retournai pour jeter un dernier regard au monastère et, levant les yeux plus haut, vers le pic élancé dans l’espace, j’aperçus au pied de la croix, devenue presque invisible, un point blanc immobile détaché sur le bleu du ciel: c’était la longue robe du P. Didon regardant la mer et les côtes de France.

Alors, une tristesse me vint en songeant à cet homme sincère et droit, ardent dans ses croyances, franc et sans hypocrisie, défendant passionnément sa cause parce qu’il la croit juste et qu’il espère en l’Église; envoyé là, sur ce rocher, pour n’avoir point pris sa part de tartuferie courante.

Quant à moi, si je deviens vieux, mon Révérend Père, et si je me fais alors ermite, ce dont je doute, c’est sur votre montagne que j’irai prier.

Mais le P. Didon n’était pas le seul moine que je devais voir en ce voyage, car le lendemain, à la nuit tombante, j’ai traversé les calanches de Piana.

Je m’arrêtai d’abord stupéfait devant ces étonnants rochers de granit rose, hauts de quatre cents mètres, étranges, torturés, courbés, rongés par le temps, sanglants sous les derniers feux du crépuscule et prenant toutes les formes comme un peuple fantastique de contes féeriques, pétrifié par quelque pouvoir surnaturel.

J’aperçus alternativement deux moines debout, d’une taille gigantesque: un évêque assis, crosse en main, mitre en tête; de prodigieuses figures, un lion accroupi au bord de la route, une femme allaitant son enfant et une tête de diable immense, cornue, grimaçante, gardienne sans doute de cette foule emprisonnée en des corps de pierre.

Après le «Niolo» dont tout le monde, sans doute, n’admirera pas la saisissante et aride solitude, les calanches de Piana sont une des merveilles de la Corse; on peut dire, je crois, une des merveilles du monde. Mais qui donc les connaîtrait? aucune voiture n’y conduit, aucun service n’est organisé sur cette côte encore sauvage, dont la route cependant est plus belle, à mon avis, que la «Corniche» tant célèbre.

Le Monastère de Corbara a paru dans le Gaulois du 5 octobre 1880.


LES BANDITS CORSES.