A côté de ces malheureux que leur tempérament violent a poussés à commettre un meurtre, et qui vivent au hasard du jour, couchant sous le ciel, traqués sans cesse, il y a en Corse des bandits heureux, riches, vivant en paix sur leurs terres au milieu des paysans, leurs sujets; ce sont les frères Bellacoscia. L’histoire de leur famille est étrange.
Le père Bellacoscia (Belle-Cuisse) possédait une femme stérile et, sur l’exemple des patriarches, il la répudia, prit une jeune fille d’une maison voisine et l’emmena sur les hauteurs où paissaient ses troupeaux. D’elle, il eut plusieurs enfants et, entre autres, les deux frères Antoine et Jacques, dont je parlerai tout à l’heure. Mais sa femme avait une sœur qui faisait souvent dans la maison Bellacoscia des visites de voisinage. L’époux galant, trop galant, la reconduisait. Il en eut un fils, avoua tout à la première, garda la seconde et lui bâtit une demeure séparée pour éviter les scènes de famille. Or, une troisième sœur, à son tour, se mit à fréquenter les deux ménages, et un nouvel accident se produisit. Le pauvre père n’avait qu’une ressource: construire une troisième maison; ce qu’il fit, et tout le monde vécut en paix. Il eut en tout une trentaine de descendants qui, à leur tour, en ont produit plusieurs centaines. Cette tribu habite en partie le village de Bocognano et les lieux environnants.
Deux des fils, Antoine et Jacques, gagnèrent de bonne heure le maquis pour des causes assez «futiles». Le premier refusait de servir comme militaire, le second avait enlevé une jeune fille que désirait un de ses frères.
A partir de leur disparition, ils ont dominé le pays en maîtres incontestés.
On évalue à trois cent mille francs environ la somme qu’ils ont coûtée au gouvernement en expéditions dirigées contre eux. Pendant des années on les a poursuivis sans cesse, toujours en vain. Des colonnes entières de carabiniers... non, de gendarmes, partaient, officiers en tête, battaient la région, occupaient les villages, cernaient des monts où l’on était sûr de les prendre, et, pendant ce temps, les frères Bellacoscia, assis tranquillement sur un pic voisin, suivaient avec intérêt les opérations de la troupe. Puis, fatigués de ce spectacle, ils redescendaient avec sécurité dans la plaine au-devant du convoi qui apportait des vivres aux gendarmes, s’emparaient des mulets chargés et, pour calmer la conscience inquiète des conducteurs, leur remettaient une réquisition en règle, signée Bellacoscia, à l’adresse de l’intendant militaire.
Vingt fois ils ont failli être pris, vingt fois ils ont échappé à toutes les attaques grâce à leur courage, à leur sang-froid, à leurs ruses et à la complicité de toute la contrée, pleine de leurs parents.
Un jour, par exemple, le plus jeune, Jacques, avait été trahi. Il devait, à une heure donnée, venir mesurer du bois qu’il avait fait couper, et les gendarmes embusqués à vingt pas de là l’attendaient.
On l’aperçut dans la vallée, suivant le sentier avec lenteur, les mains derrière le dos, et aussitôt, sans attendre qu’il s’approchât, une fusillade terrible éclata, mais si loin qu’il en prit le bruit pour des claquements de fouet. Il chercha le charretier et découvrit un baudrier jaune; alors sautant derrière un tronc de châtaignier il examina la situation. Tout se taisait maintenant.
Inquiet, il croyait à une ruse quelconque quand il aperçut, dans une éclaircie de la forêt, le détachement de gendarmerie qui retournait tranquillement à la caserne, marchant au pas, l’arme à l’épaule, après avoir tiré ses cartouches.
Il alla mesurer son bois.