Les deux frères sont riches, achètent des terres, grâce à des prête-noms, exploitent des forêts, même celles de l’État, dit-on.
Tout bétail qui s’égare sur leurs domaines leur appartient, et bien hardi qui le réclamerait.
Ils rendent des services à beaucoup de gens; ces services naturellement sont payés fort cher.
Leur vengeance est prompte et capitale.
Mais ils sont toujours d’une courtoisie parfaite avec les étrangers.
Ceux-ci vont souvent leur rendre visite. Les Bellacoscia se prêtent volontiers à ces rencontres.
Antoine, l’aîné, est d’assez grande taille, brun, avec les cheveux grisonnants; il porte toute sa barbe, a l’air d’un bonhomme, d’abord «sympathique». Le plus jeune, Jacques, est blond, plus petit que son frère; son œil perçant révèle une vive intelligence et son habileté, en effet, est remarquable. C’est le plus actif des deux; c’est aussi le plus redouté.
Il y a quelques années, une jeune fille, une Parisienne, voulut le voir et partit avec un parent.
On s’aborda dans un ravin profond, en plein maquis, en plein mystère, et la Parisienne, avec cette facilité d’enthousiasme bête qui rend le mariage si dangereux, raffola tout de suite du bandit. Songez donc! un garçon qui couche à la belle étoile, ne se déshabille jamais, tue les hommes à la douzaine, vit hors la loi et fait des pieds de nez aux carabines gouvernementales. On déjeuna ensemble, puis on partit à travers des rochers inaccessibles. Le parent geignait, soufflait, tremblait. La jeune fille, au bras du bandit, sautait les gouffres, était ravie, transportée. Quel rêve! avoir un vrai bandit pour soi toute seule, un jour entier, de l’aurore au soir. Il lui racontait des histoires d’amour, des histoires corses, où le stylet joue toujours un rôle; il lui parlait d’une institutrice qui l’avait aimé; et l’amadou que les femmes souvent ont à la place de cervelle s’enflamma si bien qu’à la nuit elle ne voulait plus quitter son bandit, et prétendait le ramener, pour souper, dans la maison du village où les lits étaient préparés.
Il fallut de longs pourparlers pour décider la séparation et l’on se quitta, paraît-il, avec une grande tristesse de part et d’autre.