Et le cœur aussi peut varier, les idées aussi se modifient, se renouvellent, si bien qu’en quarante ans de vie nous pouvons, par de lentes et constantes transformations, devenir quatre ou cinq êtres absolument nouveaux et différents.
Il songeait, troublé jusqu’à l’âme. La pensée lui vint brusquement du soir où il l’avait surprise dans la chambre de la princesse. Aucune fureur ne l’agita. Il n’avait pas sous les yeux la même femme, la petite poupée maigre et vive de jadis.
Qu’allait-il faire? Comment lui parler? Que lui dire? L’avait-elle reconnu, elle?
Le train s’arrêtait de nouveau. Il se leva, salua et prononça: «Berthe, n’avez-vous besoin de rien. Je pourrais vous apporter...»
Elle le regarda des pieds à la tête et répondit, sans étonnement, sans confusion, sans colère, avec une placide indifférence: «Non—de rien—merci.»
Il descendit et fit quelques pas sur le quai pour se secouer comme pour reprendre ses sens après une chute. Qu’allait-il faire maintenant? Monter dans un autre wagon? Il aurait l’air de fuir. Se montrer galant, empressé? Il aurait l’air de demander pardon. Parler comme un maître? Il aurait l’air d’un goujat, et puis, vraiment, il n’en avait plus le droit.
Il remonta et reprit sa place.
Elle aussi, pendant son absence, avait fait vivement sa toilette. Elle était étendue maintenant sur le fauteuil, impassible et radieuse.
Il se tourna vers elle et lui dit: «Ma chère Berthe, puisqu’un hasard bien singulier nous remet en présence après six ans de séparation, de séparation sans violence, allons-nous continuer à nous regarder comme deux ennemis irréconciliables? Nous sommes enfermés en tête-à-tête? Tant pis, ou tant mieux. Moi je ne m’en irai pas. Donc n’est-il pas préférable de causer comme... comme... comme... des... amis, jusqu’au terme de notre route?»
Elle répondit tranquillement: «Comme vous voudrez.»