Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça brusquement, comme s’il eût jeté hors de lui une pensée torturante, inavouée encore:

«Eh bien! j’ai une femme qui me tue... voilà.»

Je ne comprenais pas.—«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir jour et nuit? Mais comment? En quoi?»

Il murmura d’une voix faible, comme s’il se fût confessé d’un crime:—Non... je l’aime trop.

Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. Puis une envie de rire me saisit, puis, enfin, je pus répondre:

—Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l’aimer moins.

Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur ouvert, comme autrefois:

—Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et j’ai peur. Dans certains jours, comme aujourd’hui, j’ai envie de la quitter, de m’en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde, pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l’esprit torturé. Je monte l’escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil. Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l’embrasse. Puis nous nous mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n’importe où». Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je n’ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je succombe toujours...

Je ne pus m’empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris, mais je t’assure que c’est horrible.

—Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d’être un monstre, elle comprendrait.»