La tante, fidèle à l’idée fixe de toute sa vie, laissait son million à leur premier-né, avec la jouissance de la rente aux parents jusqu’à leur mort. Si le jeune ménage n’avait pas d’héritier avant trois ans, cette fortune irait aux pauvres.

Ils furent stupéfaits, atterrés. Le mari tomba malade et demeura huit jours sans retourner au bureau. Puis quand il fut rétabli, il se promit avec énergie d’être père.

Pendant six mois, il s’y acharna jusqu’à n’être plus que l’ombre de lui-même. Il se rappelait maintenant tous les moyens de la tante et les mettait en œuvre consciencieusement, mais en vain. Sa volonté désespérée lui donnait une force factice qui faillit lui devenir fatale.

L’anémie le minait; on craignit la phtisie. Un médecin consulté l’épouvanta et le fit rentrer dans son existence paisible, plus paisible même qu’autrefois, avec un régime réconfortant.

Des bruits gais couraient au ministère, on savait la désillusion du testament et on plaisantait dans toutes les divisions sur ce fameux «coup du million». Les uns donnaient à Bonnin des conseils plaisants; d’autres s’offraient avec outrecuidance pour remplir la clause désespérante. Un grand garçon surtout, qui passait pour un viveur terrible, et dont les bonnes fortunes étaient célèbres par les bureaux, le harcelait d’allusions, de mots grivois, se faisant fort, disait-il, de le faire hériter en vingt minutes.

Léopold Bonnin, un jour, se fâcha, et, se levant brusquement avec sa plume derrière l’oreille, lui jeta cette injure: «Monsieur, vous êtes un infâme; si je ne me respectais pas, je vous cracherais au visage.»

Des témoins furent envoyés, ce qui mit tout le ministère en émoi pendant trois jours. On ne rencontrait qu’eux dans les couloirs, se communiquant des procès-verbaux, et des points de vue sur l’affaire. Une rédaction fut enfin adoptée à l’unanimité par les quatre délégués et acceptée par les deux intéressés qui échangèrent gravement un salut et une poignée de main devant le chef du bureau, en balbutiant quelques paroles d’excuses.

Pendant le mois qui suivit, ils se saluèrent avec une cérémonie voulue et un empressement bien élevé, comme des adversaires qui se sont trouvés face à face. Puis un jour, s’étant heurtés au tournant d’un couloir, M. Bonnin demanda avec un empressement digne: «Je ne vous ai point fait mal, monsieur?» L’autre répondit: «Nullement, monsieur».

Depuis ce moment, ils crurent convenable d’échanger quelques paroles en se rencontrant. Puis ils devinrent peu à peu plus familiers; ils prirent l’habitude l’un de l’autre, se comprirent, s’estimèrent en gens qui s’étaient méconnus, et devinrent inséparables.

Mais Léopold était malheureux dans son ménage. Sa femme le harcelait d’allusions désobligeantes, le martyrisait de sous-entendus. Et le temps passait; un an déjà s’était écoulé depuis la mort de la tante. L’héritage semblait perdu.