L’Orient a paru dans le Gaulois du 13 septembre 1883.


APPENDICE.
UN MILLION.

C’ÉTAIT un modeste ménage d’employé. Le mari, commis de ministère, correct et méticuleux, accomplissait strictement son devoir. Il s’appelait Léopold Bonnin. C’était un petit jeune homme qui pensait en tout ce qu’on devait penser. Élevé religieusement, il devenait moins croyant depuis que la République tendait à la séparation de l’Église et de l’État. Il disait bien haut, dans les corridors de son ministère: «Je suis religieux, très religieux même, mais religieux à Dieu; je ne suis pas clérical». Il avait avant tout la prétention d’être un honnête homme, et il le proclamait en se frappant la poitrine. Il était, en effet, un honnête homme dans le sens le plus terre à terre du mot. Il venait à l’heure, partait à l’heure, ne flânait guère, et se montrait toujours fort droit sur la «question d’argent». Il avait épousé la fille d’un collègue pauvre, mais dont la sœur était riche d’un million, ayant été épousée par amour. Elle n’avait pas eu d’enfants, d’où une désolation pour elle, et ne pouvait laisser son bien, par conséquent, qu’à sa nièce.

Cet héritage était la pensée de la famille. Il planait sur la maison, planait sur le ministère tout entier; on savait que «les Bonnin auraient un million».

Les jeunes gens non plus n’avaient pas d’enfants, mais ils n’y tenaient guère, vivant tranquilles dans leur étroite et placide honnêteté. Leur appartement était propre, rangé, dormant, car ils étaient calmes et modérés en tout; et ils pensaient qu’un enfant troublerait leur vie, leur intérieur, leur repos.

Ils ne se seraient pas efforcés de rester sans descendance; mais puisque le ciel ne leur en avait point envoyé, tant mieux.

La tante au million se désolait de leur stérilité et leur donnait des conseils pour la faire cesser. Elle avait essayé autrefois, sans succès, de mille pratiques révélées par des amis ou des chiromanciennes; depuis qu’elle n’était plus en âge de procréer, on lui avait indiqué mille autres moyens qu’elle supposait infaillibles, en se désolant de n’en pouvoir faire l’expérience, mais elle s’acharnait à les découvrir à ses neveux, et leur répétait à tout moment: «Eh bien, avez-vous essayé ce que je vous recommandais l’autre jour?»

Elle mourut. Ce fut dans le cœur des deux jeunes gens une de ces joies secrètes qu’on voile de deuil vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. La conscience se drape de noir, mais l’âme frémit d’allégresse.

Ils furent avisés qu’un testament était déposé chez un notaire. Ils y coururent à la sortie de l’église.