Elle allait à travers l’appartement de son pas traînant de vieille; et sa voix grêle disait sans cesse: «Vous devriez bien faire ceci; vous devriez bien faire cela.»

Quand les deux époux se trouvaient en tête-à-tête, Lesable énervé s’écriait: «Ta tante devient intolérable. Moi je n’en veux plus. Entends-tu? je n’en veux plus.» Et Cora répondait avec tranquillité: «Que veux-tu que j’y fasse, moi?»

Alors il s’emportait: «C’est odieux d’avoir une famille pareille!»

Et elle répliquait, toujours calme: «Oui, la famille est odieuse, mais l’héritage est bon, n’est-ce pas? Ne fais donc pas l’imbécile. Tu as autant d’intérêt que moi à ménager tante Charlotte.»

Et il se taisait, ne sachant que répondre.

La tante maintenant les harcelait sans cesse avec l’idée fixe d’un enfant. Elle poussait Lesable dans les coins et lui soufflait dans la figure: «Mon neveu, j’entends que vous soyez père avant ma mort. Je veux voir mon héritier. Vous ne me ferez pas accroire que Cora ne soit point faite pour être mère. Il suffit de la regarder. Quand on se marie, mon neveu, c’est pour avoir de la famille, pour faire souche. Notre Sainte Mère l’Église défend les mariages stériles. Je sais bien que vous n’êtes pas riches et qu’un enfant cause de la dépense. Mais après moi vous ne manquerez de rien. Je veux un petit Lesable, je le veux, entendez-vous!»

Comme, après quinze mois de mariage, son désir ne s’était point encore réalisé, elle conçut des doutes et devint pressante; et elle donnait tout bas des conseils à Cora, des conseils pratiques, en femme qui a connu bien des choses, autrefois, et qui sait encore s’en souvenir à l’occasion.

Mais un matin elle ne put se lever, se sentant indisposée. Comme elle n’avait jamais été malade, Cachelin, très ému, vint frapper à la porte de son gendre: «Courez vite chez le docteur Barbette, et vous direz au chef, n’est-ce pas, que je n’irai point au bureau aujourd’hui, vu la circonstance.»

Lesable passa une journée d’angoisses, incapable de travailler, de rédiger et d’étudier les affaires. M. Torchebeuf, surpris, lui demanda: «Vous êtes distrait, aujourd’hui, monsieur Lesable?» Et Lesable, nerveux, répondit: «Je suis très fatigué, cher maître, j’ai passé toute la nuit auprès de notre tante dont l’état est fort grave.»

Mais le chef reprit froidement: «Du moment que M. Cachelin est resté près d’elle, cela devrait suffire. Je ne peux pas laisser mon bureau se désorganiser pour des raisons personnelles à mes employés.»