Boissel marchait de long en large en ricanant toujours. Il imita la voix enrouée des crieurs des rues et beugla: «Le secret pour faire des enfants, dix centimes, deux sous! Demandez le secret pour faire des enfants, révélé par M. Savon, avec beaucoup d’horribles détails!»
Tout le monde se mit à rire, hormis Lesable et son beau-père. Et Pitolet, se tournant vers le commis d’ordre: «Qu’est-ce que vous avez donc, Cachelin? Je ne reconnais pas votre gaieté habituelle. On dirait que vous ne trouvez pas ça drôle que le père Savon ait eu un enfant de sa femme. Moi je trouve ça très farce, très farce. Tout le monde n’en peut pas faire autant!»
Lesable s’était remis à remuer des papiers, faisait semblant de lire et de ne rien entendre; mais il était devenu blême.
Boissel reprit avec la même voix de voyou: «De l’utilité des héritiers pour recueillir les héritages, dix centimes, deux sous, demandez!»
Alors Maze, qui jugeait inférieur ce genre d’esprit et qui en voulait personnellement à Lesable de lui avoir dérobé l’espoir de fortune qu’il nourrissait dans le fond de son cœur, lui demanda directement: «Qu’est-ce que vous avez donc, Lesable, vous êtes fort pâle?»
Lesable releva la tête et regarda bien en face son collègue. Il hésita quelques secondes, la lèvre frémissante, cherchant quelque chose de blessant et de spirituel, mais ne trouvant pas à son gré, il répondit: «Je n’ai rien. Je m’étonne seulement de vous voir déployer tant de finesse.»
Maze, toujours le dos au feu et relevant de ses deux mains les basques de sa redingote, reprit en riant: «On fait ce qu’on peut, mon cher. Nous sommes comme vous, nous ne réussissons pas toujours...»
Une explosion de rires lui coupa la parole. Le père Savon, stupéfait, comprenant vaguement qu’on ne s’adressait plus à lui, qu’on ne se moquait pas de lui, restait bouche béante, la plume en l’air. Et Cachelin attendait, prêt à tomber à coups de poing sur le premier que le hasard lui désignerait.
Lesable balbutia: «Je ne comprends pas. A quoi n’ai-je pas réussi?»
Le beau Maze laissa retomber un des côtés de sa redingote pour se friser la moustache et, d’un ton gracieux: «Je sais que vous réussissez d’ordinaire à tout ce que vous entreprenez. Donc, j’ai eu tort de parler de vous. D’ailleurs, il s’agissait des enfants de papa Savon et non des vôtres, puisque vous n’en avez pas. Or, puisque vous réussissez dans vos entreprises, il est évident que si vous n’avez pas d’enfants, c’est que vous n’en avez pas voulu.»