—Tu es stupide. Moi, là dedans, on m’a baptisé le duc de Servigny. Je ne sais ni comment ni pourquoi. Toujours est-il que je suis et que je demeure M. le duc de Servigny, sans me plaindre et sans protester. Ça ne me gêne pas. Sans cela, je serais affreusement méprisé.
Mais Saval ne se laissait point convaincre.
—Toi, tu es noble, ça peut aller. Pour moi, non, je resterai le seul roturier du salon. Tant pis, ou tant mieux. Ce sera mon signe de distinction... et... ma supériorité.
Servigny s’entêtait.
—Je t’assure que ce n’est pas possible, mais pas possible, entends-tu? Cela paraîtrait presque monstrueux. Tu ferais l’effet d’un chiffonnier dans une réunion d’empereurs. Laisse-moi faire, je te présenterai comme le vice-roi du Haut-Mississipi et personne ne s’étonnera. Quand on prend des grandeurs, on n’en saurait trop prendre.
—Non, encore une fois, je ne veux pas.
—Soit. Mais, en vérité, je suis bien sot de vouloir te convaincre. Je te défie d’entrer là dedans sans qu’on te décore d’un titre comme on donne aux dames des bouquets de violettes au seuil de certains magasins.
Ils tournèrent à droite dans la rue de Berri, montèrent au premier étage d’un bel hôtel moderne, et laissèrent aux mains de quatre domestiques en culotte courte leurs pardessus et leurs cannes. Une odeur chaude de fête, une odeur de fleurs, de parfums, de femmes, alourdissait l’air; et un grand murmure confus et continu venait des pièces voisines qu’on sentait pleines de monde.
Une sorte de maître des cérémonies, haut, droit, ventru, sérieux, la face encadrée de favoris blancs, s’approcha du nouveau venu en demandant avec un court et fier salut:
—Qui dois-je annoncer?