Aurait-on jamais cru que cette grande fille était demeurée aussi naïve, aussi peu instruite et peu rusée?
Et la marquise, fort perplexe et fatiguée déjà de réfléchir, cherchait ce qu’il fallait faire, sans trouver rien, car la situation lui semblait vraiment embarrassante.
Et, lasse de ces tracas, elle pensa:
—Bah! je les surveillerai de près, j’agirai suivant les circonstances. S’il le faut même je parlerai à Servigny, qui est fin et qui me comprendra à demi mot.
Elle ne se demanda pas ce qu’elle lui dirait, ni ce qu’il répondrait, ni quel genre de convention pourrait s’établir entre eux, mais heureuse d’être soulagée de ce souci sans avoir eu à prendre de résolution, elle se remit à songer au beau Saval, et, les yeux perdus dans la nuit, tournés vers la droite, vers cette lueur brumeuse qui plane sur Paris, elle envoya de ses deux mains des baisers vers la grande ville, des baisers rapides qu’elle jetait dans l’ombre, l’un sur l’autre, sans compter; et tout bas, comme si elle lui eût parlé encore, elle murmurait:
—Je t’aime, je t’aime!
III
Yvette aussi ne dormait point. Comme sa mère, elle s’accouda à la fenêtre ouverte, et des larmes, ses premières larmes tristes lui emplirent les yeux.
Jusque-là elle avait vécu, elle avait grandi dans cette confiance étourdie et sereine de la jeunesse heureuse. Pourquoi aurait-elle songé, réfléchi, cherché? Pourquoi n’aurait-elle pas été une jeune fille comme toutes les jeunes filles? Pourquoi un doute, pourquoi une crainte, pourquoi des soupçons pénibles lui seraient-ils venus?
Elle semblait instruite de tout parce qu’elle avait l’air de parler de tout, parce qu’elle avait pris le ton, l’allure, les mots osés des gens qui vivaient autour d’elle. Mais elle n’en savait guère plus qu’une fillette élevée en un couvent, ses audaces de parole venant de sa mémoire, de cette faculté d’imitation et d’assimilation qu’ont les femmes, et non d’une pensée instruite et devenue hardie.