Elle parlait de l’amour comme le fils d’un peintre ou d’un musicien parlerait peinture ou musique à dix ou douze ans. Elle savait ou plutôt elle soupçonnait bien quel genre de mystère cachait ce mot—trop de plaisanteries avaient été chuchotées devant elle pour que son innocence n’eût pas été un peu éclairée—mais comment aurait-elle pu conclure de là que toutes les familles ne ressemblaient pas à la sienne?
On baisait la main de sa mère avec un respect apparent; tous leurs amis portaient des titres; tous étaient ou paraissaient riches; tous nommaient familièrement des princes de lignée royale. Deux fils de rois étaient même venus plusieurs fois, le soir, chez la marquise! Comment aurait-elle su?
Et puis elle était naturellement naïve. Elle ne cherchait pas, elle ne flairait point les gens comme faisait sa mère. Elle vivait tranquille, trop joyeuse de vivre pour s’inquiéter de ce qui aurait peut-être paru suspect à des êtres plus calmes, plus réfléchis, plus enfermés, moins expansifs et moins triomphants.
Mais voilà que tout d’un coup, Servigny, par quelques mots dont elle avait senti la brutalité sans la comprendre, venait d’éveiller en elle une inquiétude subite, irraisonnée d’abord, puis une appréhension harcelante.
Elle était rentrée, elle s’était sauvée à la façon d’une bête blessée, blessée en effet profondément par ces paroles qu’elle se répétait sans cesse pour en pénétrer tout le sens, pour en deviner toute la portée: «Vous savez bien qu’il ne peut pas s’agir de mariage entre nous... mais d’amour.»
Qu’avait-il voulu dire? Et pourquoi cette injure? Elle ignorait donc quelque chose, quelque secret, quelque honte? Elle était seule à l’ignorer sans doute? Mais quoi? Elle demeurait effarée, atterrée, comme lorsqu’on découvre une infamie cachée, la trahison d’un être aimé, un de ces désastres du cœur qui vous affolent.
Et elle avait songé, réfléchi, cherché, pleuré, mordue de craintes et de soupçons. Puis son âme jeune et joyeuse se rassérénant, elle s’était mise à arranger une aventure, à combiner une situation anormale et dramatique faite de tous les souvenirs des romans poétiques qu’elle avait lus. Elle se rappelait des péripéties émouvantes, des histoires sombres et attendrissantes qu’elle mêlait, dont elle faisait sa propre histoire, dont elle embellissait le mystère entrevu, enveloppant sa vie.
Elle ne se désolait déjà plus, elle rêvait, elle soulevait des voiles, elle se figurait des complications invraisemblables, mille choses singulières, terribles, séduisantes quand même par leur étrangeté.
Serait-elle, par hasard, la fille naturelle d’un prince? Sa pauvre mère séduite et délaissée, faite marquise par un roi, par le roi Victor-Emmanuel peut-être, avait dû fuir devant la colère de sa famille?
N’était-elle pas plutôt une enfant abandonnée par ses parents, par des parents très nobles et très illustres, fruit d’un amour coupable, recueillie par la marquise, qui l’avait adoptée et élevée?