—Qu’est-ce que cette brute?
Le commandant répondit:
—Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui; c’est assez drôle.
Vous savez qu’au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n’étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant peu à peu.
J’étais alors lieutenant. Notre garnison se trouvait composée de troupes de toute nature, débris de régiments écharpés, fuyards, maraudeurs séparés des corps d’armée. Nous avions de tout enfin, même onze turcos arrivés un soir on ne sait comment, on ne sait par où. Ils s’étaient présentés aux portes de la ville, harassés, déguenillés, affamés et soûls. On me les donna.
Je reconnus bientôt qu’ils étaient rebelles à toute discipline, toujours dehors et toujours gris. J’essayai de la salle de police, même de la prison, rien n’y fit. Mes hommes disparaissaient des jours entiers, comme s’ils se fussent enfoncés sous terre, puis reparaissaient ivres à tomber. Ils n’avaient pas d’argent. Où buvaient-ils? Et comment, et avec quoi?
Cela commençait à m’intriguer vivement, d’autant plus que ces sauvages m’intéressaient avec leur rire éternel et leur caractère de grands enfants espiègles.
Je m’aperçus alors qu’ils obéissaient aveuglément au plus grand d’eux tous, celui que vous venez de voir. Il les gouvernait à son gré, préparait leurs mystérieuses entreprises en chef tout-puissant et incontesté. Je le fis venir chez moi et je l’interrogeai. Notre conversation dura bien trois heures, tant j’avais de peine à pénétrer son surprenant charabia. Quant à lui, le pauvre diable, il faisait des efforts inouïs pour être compris, inventait des mots, gesticulait, suait de peine, s’essuyait le front, soufflait, s’arrêtait, et repartait brusquement quand il croyait avoir trouvé un nouveau moyen de s’expliquer.
Je devinai enfin qu’il était fils d’un grand chef, d’une sorte de roi nègre des environs de Tombouctou. Je lui demandai son nom. Il répondit quelque chose comme Chavaharibouhalikhranafotapolara. Il me parut plus simple de lui donner le nom de son pays: «Tombouctou». Et, huit jours plus tard, toute la garnison ne le nommait plus autrement.
Mais une envie folle nous tenait de savoir où cet ex-prince africain trouvait à boire. Je le découvris d’une singulière façon.