J’étais un matin sur les remparts, étudiant l’horizon, quand j’aperçus dans une vigne quelque chose qui remuait. On arrivait au temps des vendanges, les raisins étaient mûrs, mais je ne songeais guère à cela. Je pensai qu’un espion s’approchait de la ville, et j’organisai une expédition complète pour saisir le rôdeur. Je pris moi-même le commandement, après avoir obtenu l’autorisation du général.

J’avais fait sortir, par trois portes différentes, trois petites troupes qui devaient se rejoindre auprès de la vigne suspecte et la cerner. Pour couper la retraite à l’espion, un de ces détachements avait à faire une marche d’une heure au moins. Un homme resté en observation sur les murs m’indiqua par signe que l’être aperçu n’avait point quitté le champ. Nous allions en grand silence, rampant, presque couchés dans les ornières. Enfin, nous touchons au point désigné; je déploie brusquement mes soldats, qui s’élancent dans la vigne, et trouvent... Tombouctou voyageant à quatre pattes au milieu des ceps et mangeant du raisin, ou plutôt happant du raisin comme un chien qui mange sa soupe, à pleine bouche, à la plante même, en arrachant la grappe d’un coup de dent.

Je voulus le faire relever; il n’y fallait pas songer, et je compris alors pourquoi il se traînait ainsi sur les mains et sur les genoux. Dès qu’on l’eut planté sur ses jambes, il oscilla quelques secondes, tendit les bras et s’abattit sur le nez. Il était gris comme je n’ai jamais vu un homme être gris.

On le rapporta sur deux échalas. Il ne cessa de rire tout le long de la route en gesticulant des bras et des jambes.

C’était là tout le mystère. Mes gaillards buvaient au raisin lui-même. Puis lorsqu’ils étaient soûls à ne plus bouger, ils dormaient sur place.

Quant à Tombouctou, son amour de la vigne passait toute croyance et toute mesure. Il vivait là dedans à la façon des grives, qu’il haïssait d’ailleurs d’une haine de rival jaloux. Il répétait sans cesse:

—Les gives mangé tout le aisin, capules!

Un soir on vint me chercher. On apercevait par la plaine quelque chose arrivant vers nous. Je n’avais point pris ma lunette, et je distinguais fort mal. On eût dit un grand serpent qui se déroulait, un convoi, que sais-je?

J’envoyai quelques hommes au-devant de cette étrange caravane qui fit bientôt son entrée triomphale. Tombouctou et neuf de ses compagnons portaient sur une sorte d’autel, fait avec des chaises de campagne, huit têtes coupées, sanglantes et grimaçantes. Le dixième turco traînait un cheval à la queue duquel un autre était attaché, et six autres bêtes suivaient encore, retenues de la même façon.

Voici ce que j’appris. Étant partis aux vignes, mes Africains avaient aperçu tout à coup un détachement prussien s’approchant d’un village. Au lieu de fuir, ils s’étaient cachés; puis, lorsque les officiers eurent mis pied à terre devant une auberge pour se rafraîchir, les onze gaillards s’élancèrent, mirent en fuite les uhlans qui se crurent attaqués, tuèrent les deux sentinelles, plus le colonel et les cinq officiers de son escorte.