—Tais-toi, tais-toi! Laisse-moi dire... ne m’arrête pas... C’est affreux... laisse-moi dire tout... jusqu’au bout, sans bouger... Écoute... Tu te rappelles... tu te rappelles... Henry...

Suzanne tressaillit et regarda sa sœur. La fillette reprit:

—Il faut que tu entendes tout pour comprendre. J’avais douze ans, seulement douze ans, tu te le rappelles bien, n’est-ce pas? Et j’étais gâtée, je faisais tout ce que je voulais!... Tu te rappelles bien comme on me gâtait?... Écoute... La première fois qu’il est venu, il avait des bottes vernies; il est descendu de cheval devant le perron, et il s’est excusé sur son costume, mais il venait apporter une nouvelle à papa. Tu te le rappelles, n’est-ce pas?... Ne dis rien... écoute. Quand je l’ai vu, j’ai été toute saisie, tant je l’ai trouvé beau, et je suis demeurée debout dans un coin du salon tout le temps qu’il a parlé. Les enfants sont singuliers... et terribles... Oh! oui... j’en ai rêvé!

Il est revenu... plusieurs fois... je le regardais de tous mes yeux, de toute mon âme... j’étais grande pour mon âge... et bien plus rusée qu’on ne croyait. Il est revenu souvent... Je ne pensais qu’à lui. Je prononçais tout bas:

—Henry... Henry de Sampierre!

Puis on a dit qu’il allait t’épouser. Ce fut un chagrin... oh! grande sœur... un chagrin... un chagrin! J’ai pleuré trois nuits, sans dormir. Il revenait tous les jours, l’après-midi, après son déjeuner... tu te le rappelles, n’est-ce pas? Ne dis rien... écoute. Tu lui faisais des gâteaux qu’il aimait beaucoup... avec de la farine, du beurre et du lait... Oh! je sais bien comment... J’en ferais encore s’il le fallait. Il les avalait d’une seule bouchée, et puis il buvait un verre de vin... et puis il disait: «C’est délicieux.» Tu te rappelles comme il disait ça?

J’étais jalouse, jalouse!... Le moment de ton mariage approchait. Il n’y avait plus que quinze jours. Je devenais folle. Je me disais: Il n’épousera pas Suzanne, non, je ne veux pas!... C’est moi qu’il épousera, quand je serai grande. Jamais je n’en trouverai un que j’aime autant... Mais un soir, dix jours avant ton contrat, tu t’es promenée avec lui devant le château, au clair de lune... et là-bas... sous le sapin, sous le grand sapin... il t’a embrassée... embrassée... dans ses deux bras... si longtemps... Tu te le rappelles, n’est-ce pas? C’était probablement la première fois... oui... Tu étais si pâle en rentrant au salon!

Je vous ai vus; j’étais là, dans le massif. J’ai eu une rage! Si j’avais pu, je vous aurais tués!

Je me suis dit: Il n’épousera pas Suzanne, jamais! Il n’épousera personne. Je serais trop malheureuse... Et tout d’un coup je me suis mise à le haïr affreusement.

Alors, sais-tu ce que j’ai fait?... écoute. J’avais vu le jardinier préparer des boulettes pour tuer des chiens errants. Il écrasait une bouteille avec une pierre et mettait le verre pilé dans une boulette de viande.