J’ai pris chez maman une petite bouteille de pharmacien, je l’ai broyée avec un marteau, et j’ai caché le verre dans ma poche. C’était une poudre brillante... Le lendemain, comme tu venais de faire les petits gâteaux, je les ai fendus avec un couteau et j’ai mis le verre dedans... Il en a mangé trois... moi aussi, j’en ai mangé un... J’ai jeté les six autres dans l’étang... les deux cygnes sont morts trois jours après... Tu te le rappelles?... Oh! ne dis rien... écoute, écoute... Moi seule, je ne suis pas morte... mais j’ai toujours été malade... écoute... Il est mort... tu sais bien... écoute... ce n’est rien cela... C’est après, plus tard... toujours... le plus terrible... écoute...

Ma vie, toute ma vie... quelle torture! Je me suis dit: Je ne quitterai plus ma sœur. Et je lui dirai tout, au moment de mourir... Voilà. Et depuis, j’ai toujours pensé à ce moment-là, à ce moment-là où je te dirais tout... Le voici venu... C’est terrible... Oh!... grande sœur!

J’ai toujours pensé, matin et soir, le jour, la nuit: Il faudra que je lui dise cela, une fois... J’attendais... Quel supplice!... C’est fait... Ne dis rien... Maintenant, j’ai peur... j’ai peur... oh! j’ai peur! Si j’allais le revoir, tout à l’heure, quand je serai morte... Le revoir... y songes-tu?... La première!... Je n’oserai pas... Il le faut... Je vais mourir... Je veux que tu me pardonnes. Je le veux... Je ne peux pas m’en aller sans cela devant lui. Oh! dites-lui de me pardonner, monsieur le curé, dites-lui... je vous en prie. Je ne peux mourir sans ça...

Elle se tut, et demeura haletante, grattant toujours le drap de ses ongles crispés...

Suzanne avait caché sa figure dans ses mains et ne bougeait plus. Elle pensait à lui qu’elle aurait pu aimer si longtemps! Quelle bonne vie ils auraient eue! Elle le revoyait, dans l’autrefois disparu, dans le vieux passé à jamais éteint. Morts chéris! comme ils vous déchirent le cœur! Oh! ce baiser, son seul baiser! Elle l’avait gardé dans l’âme. Et puis plus rien, plus rien dans toute son existence!...

Le prêtre tout à coup se dressa et, d’une voix forte, vibrante, il cria:

—Mademoiselle Suzanne, votre sœur va mourir!

Alors Suzanne, ouvrant ses mains, montra sa figure trempée de larmes, et, se précipitant sur sa sœur, elle la baisa de toute sa force en balbutiant:

—Je te pardonne, je te pardonne, petite...

La Confession a paru dans le Gaulois du dimanche 21 octobre 1883, sous le titre: L’Aveu.