Je lui pris les mains tâchant de l’apaiser, ému par ces larmes contagieuses. Et brusquement elle me conta son histoire comme pour n’être plus seule à porter son chagrin.
—Oh!... Oh!... monsieur... Si vous saviez,... dans quelle détresse je vis... dans quelle détresse...
J’étais heureuse... J’ai une maison là-bas... chez moi. Je n’y peux plus retourner, je n’y retournerai plus, c’est trop dur.
J’ai un fils... C’est lui! c’est lui! Les enfants ne savent pas... On a si peu de temps à vivre! Si je le voyais maintenant, je ne le reconnaîtrais peut-être plus! Comme je l’aimais! comme je l’aimais! Même avant qu’il fût né, quand je le sentais remuer dans mon corps. Et puis après. Comme je l’ai embrassé, caressé, chéri! Si vous saviez combien j’ai passé de nuits à le regarder dormir, et de nuits à penser à lui. J’en étais folle. Il avait huit ans quand son père le mit en pension. C’était fini. Il ne fut plus à moi. Oh! mon Dieu! Il venait tous les dimanches, voilà tout.
Puis il alla au collège, à Paris. Il ne venait plus que quatre fois l’an; et chaque fois je m’étonnais des changements de sa personne, de le retrouver plus grand sans l’avoir vu grandir. On m’a volé son enfance, sa confiance, sa tendresse qui ne se serait plus détachée de moi, toute ma joie de le sentir croître, devenir un petit homme.
Je le voyais quatre fois l’an! Songez! A chacune de ses visites, son corps, son regard, ses mouvements, sa voix, son rire, n’étaient plus les mêmes, n’étaient plus les miens. Ça change si vite un enfant; et, quand on n’est pas là pour le voir changer c’est si triste; on ne le retrouve plus!
Une année il arriva avec du duvet sur les joues! Lui! mon fils! Je fus stupéfaite... et triste, le croiriez-vous? J’osais à peine l’embrasser. Était-ce lui? mon petit, tout petit blondin frisé d’autrefois, mon cher, cher enfant que j’avais tenu, dans ses linges, sur mes genoux, et qui avait bu mon lait de ses petites lèvres goulues, ce grand garçon brun qui ne savait plus me caresser, qui semblait m’aimer surtout par devoir, qui m’appelait «ma mère» par convenance et qui m’embrassait sur le front alors que j’aurais voulu l’écraser dans mes bras?
Mon mari mourut. Puis ce fut le tour de mes parents, puis je perdis mes deux sœurs. Quand la mort entre dans une maison, on dirait qu’elle se dépêche de faire le plus de besogne possible pour n’avoir pas à y revenir de longtemps. Elle ne laisse vivantes qu’une ou deux personnes pour pleurer les autres.
Je restai seule. Mon grand fils faisait alors son droit. J’espérais vivre et mourir près de lui.
J’allai le rejoindre pour demeurer ensemble. Il avait pris des habitudes de jeune homme; il me fit comprendre que je le gênais. Je partis; j’ai eu tort; mais je souffrais trop de me sentir importune, moi, sa mère. Je revins chez moi.