Je ne le revis plus, presque plus.

Il se maria. Quelle joie! Nous allions enfin nous rejoindre pour toujours. J’aurais des petits-enfants! Il avait épousé une Anglaise qui me prit en haine. Pourquoi? Elle a senti peut-être que je l’aimais trop?

Je fus forcée de m’éloigner encore. Je me retrouvai seule. Oui, monsieur.

Puis il partit pour l’Angleterre. Il allait vivre chez Eux, chez les parents de sa femme. Comprenez-vous? Ils l’ont, ils l’ont pour eux, mon fils! Ils me l’ont volé! Il m’écrit tous les mois. Il venait me voir dans les premiers temps. Maintenant, il ne vient plus.

Voici quatre ans que je ne l’ai vu! Il avait la figure ridée et des cheveux blancs. Était-ce possible? Cet homme presque vieux, mon fils? Mon petit enfant rose de jadis? Sans doute je ne le reverrai pas.

Et je voyage toute l’année. Je vais à droite, à gauche, comme vous voyez, sans personne avec moi.

Je suis comme un chien perdu. Adieu, monsieur, ne restez pas près de moi, ça me fait mal de vous avoir dit tout cela.

Et comme je redescendais la colline, m’étant retourné, j’aperçus la vieille femme debout sur une muraille crevassée, regardant les monts, la longue vallée et le lac Chambon dans le lointain.

Et le vent agitait comme un drapeau le bas de sa robe et le petit châle étrange qu’elle portait sur ses maigres épaules.

Humble Drame a paru dans le Gil-Blas du 2 octobre 1883, sous la signature: Maufrigneuse.