L’ÉPINGLE.
JE ne dirai ni le nom du pays, ni celui de l’homme. C’était loin, bien loin d’ici, sur une côte fertile et brûlante. Nous suivions, depuis le matin, le rivage couvert de récoltes et la mer bleue couverte de soleil. Des fleurs poussaient tout près des vagues, des vagues légères, si douces, endormantes. Il faisait chaud; c’était une molle chaleur parfumée de terre grasse, humide et féconde; on croyait respirer des germes.
On m’avait dit que, ce soir-là, je trouverais l’hospitalité dans la maison du Français qui habitait au bout d’un promontoire, dans un bois d’orangers. Qui était-il? Je l’ignorais encore. Il était arrivé un matin, dix ans plus tôt; il avait acheté de la terre, planté des vignes, semé des grains; il avait travaillé, cet homme, avec passion, avec fureur. Puis, de mois en mois, d’année en année, agrandissant son domaine, fécondant sans arrêt le sol puissant et vierge, il avait ainsi amassé une fortune par son labeur infatigable.
Pourtant il travaillait toujours, disait-on. Levé dès l’aurore, parcourant ses champs jusqu’à la nuit, surveillant sans cesse, il semblait harcelé par une idée fixe, torturé par l’insatiable désir de l’argent, que rien n’endort, que rien n’apaise.
Maintenant, il semblait très riche.
Le soleil baissait quand j’atteignis sa demeure. Elle se dressait en effet au bout d’un cap au milieu des orangers. C’était une large maison carrée toute simple et dominant la mer.
Comme j’approchais, un homme à grande barbe parut sur la porte. L’ayant salué, je lui demandai un asile pour la nuit. Il me tendit la main en souriant.
—Entrez, monsieur, vous êtes chez vous.
Il me conduisit dans une chambre, mit à mes ordres un serviteur, avec une aisance parfaite et une bonne grâce familière d’homme du monde; puis il me quitta en disant:
—Nous dînerons lorsque vous voudrez bien descendre.