Nous dînâmes, en effet, en tête à tête, sur une terrasse en face de la mer. Je lui parlai d’abord de ce pays si riche, si lointain, si inconnu! Il souriait, répondant avec distraction:

Oui, cette terre est belle. Mais aucune terre ne plaît loin de celle qu’on aime.

—Vous regrettez la France?

—Je regrette Paris.

—Pourquoi n’y retournez-vous pas?

—Oh! j’y reviendrai.

Et, tout doucement, nous nous mîmes à parler du monde français, des boulevards et des choses de Paris. Il m’interrogeait en homme qui a connu cela, me citait des noms, tous les noms familiers sur le trottoir du Vaudeville.

—Qui voit-on chez Tortoni aujourd’hui?

—Toujours les mêmes, sauf les morts.

Je le regardais avec attention, poursuivi par un vague souvenir. Certes, j’avais vu cette tête-là quelque part! Mais où? mais quand? Il semblait fatigué, bien que vigoureux, triste, bien que résolu. Sa grande barbe blonde tombait sur sa poitrine, et parfois il la prenait près du menton et, la serrant dans sa main refermée, l’y faisait glisser jusqu’au bout. Un peu chauve, il avait des sourcils épais et une forte moustache qui se mêlait aux poils des joues.