Et quand il se mit en route avec Jean pour la promenade du dimanche, il avait l’air tout drôle, tout remué, tout changé. Kerderen ne comprenait pas, mais il soupçonnait vaguement quelque chose, sans deviner ce que ça pouvait être.
Ils ne dirent pas un mot jusqu’à leur place habituelle, dont ils avaient usé l’herbe à force de s’asseoir au même endroit; et ils déjeunèrent lentement. Ils n’avaient faim ni l’un ni l’autre.
Bientôt la fille apparut. Ils la regardaient venir comme ils faisaient tous les dimanches. Quand elle fut tout près, Luc se leva et fit deux pas. Elle posa son seau par terre, et l’embrassa. Elle l’embrassa fougueusement, en lui jetant ses bras au cou, sans s’occuper de Jean, sans songer qu’il était là, sans le voir.
Et il demeurait éperdu, lui, le pauvre Jean, si éperdu qu’il ne comprenait pas, l’âme bouleversée, le cœur crevé, sans se rendre compte encore.
Puis, la fille s’assit à côté de Luc, et ils se mirent à bavarder.
Jean ne les regardait pas, il devinait maintenant pourquoi son camarade était sorti deux fois pendant la semaine, et il sentait en lui un chagrin cuisant, une sorte de blessure, ce déchirement que font les trahisons.
Luc et la fille se levèrent pour aller ensemble remiser la vache.
Jean les suivit des yeux. Il les vit s’éloigner côte à côte. La culotte rouge de son camarade faisait une tache éclatante dans le chemin. Ce fut Luc qui ramassa le maillet et frappa sur le pieu qui retenait la bête.
La fille se baissa pour la traire, tandis qu’il caressait d’une main distraite l’échine coupante de l’animal. Puis ils laissèrent le seau dans l’herbe et ils s’enfoncèrent sous le bois.
Jean ne voyait plus rien que le mur de feuilles où ils étaient entrés; et il se sentait si troublé que, s’il avait essayé de se lever, il serait tombé sur place assurément.