Il demeurait immobile, abruti d’étonnement et de souffrance, d’une souffrance naïve et profonde. Il avait envie de pleurer, de se sauver, de se cacher, de ne plus voir personne jamais.
Tout à coup, il les aperçut qui sortaient du taillis. Ils revinrent doucement en se tenant par la main, comme font les promis dans les villages. C’était Luc qui portait le seau.
Ils s’embrassèrent encore avant de se quitter, et la fille s’en alla après avoir jeté à Jean un bonsoir amical et un sourire d’intelligence. Elle ne pensa point à lui offrir du lait ce jour-là.
Les deux petits soldats demeurèrent côte à côte, immobiles comme toujours, silencieux et calmes, sans que la placidité de leur visage montrât rien de ce qui troublait leur cœur. Le soleil tombait sur eux. La vache, parfois, mugissait en les regardant de loin.
A l’heure ordinaire, ils se levèrent pour revenir.
Luc épluchait une baguette. Jean portait le litre vide. Il le déposa chez le marchand de vin de Bezons. Puis ils s’engagèrent sur le pont, et comme chaque dimanche, ils s’arrêtèrent au milieu, afin de regarder couler l’eau quelques instants.
Jean se penchait, se penchait de plus en plus sur la balustrade de fer, comme s’il avait vu dans le courant quelque chose qui l’attirait. Luc lui dit:
—C’est-il que tu veux y boire un coup?
Comme il prononçait le dernier mot, la tête de Jean emporta le reste, les jambes enlevées décrivirent un cercle en l’air, et le petit soldat bleu et rouge tomba d’un bloc, entra et disparut dans l’eau.
Luc, la gorge paralysée d’angoisse, essayait en vain de crier. Il vit plus loin quelque chose remuer; puis la tête de son camarade surgit à la surface du fleuve, pour y rentrer aussitôt.