—J’ veux point! J’ veux point! Tant que j’ vivrai, ça n’ se f’ra point!
Et depuis trois mois ils en restaient là, sans en démordre l’un et l’autre, reprenant, une fois par semaine au moins, la même discussion, avec les mêmes arguments, les mêmes mots, les mêmes gestes, et la même inutilité.
C’est alors que Céleste avait conseillé à Césaire d’aller demander l’aide de leur curé.
En rentrant chez lui le paysan trouva son père attablé déjà, car il s’était mis en retard par sa visite au presbytère.
Ils dînèrent en silence, face à face, mangèrent un peu de beurre sur leur pain, après la soupe, en buvant un verre de cidre; puis ils demeurèrent immobiles sur leurs chaises, à peine éclairés par la chandelle que la petite servante avait emportée pour laver les cuillers, essuyer les verres, et tailler à l’avance les croûtes pour le déjeuner de l’aurore.
Un coup retentit contre la porte qui s’ouvrit aussitôt et le prêtre parut. Le vieux leva sur lui des yeux inquiets, pleins de soupçons, et, prévoyant un danger, il se disposait à grimper son échelle, quand l’abbé Raffin lui mit la main sur l’épaule et lui hurla contre la tempe:
—J’ai à vous causer, père Amable.
Césaire avait disparu, profitant de la porte restée ouverte. Il ne voulait pas entendre, tant il avait peur; il ne voulait pas que son espoir s’émiettât à chaque refus obstiné de son père; il aimait mieux apprendre d’un seul coup la vérité, bonne ou mauvaise, plus tard; et il s’en alla dans la nuit. C’était un soir sans lune, un soir sans étoiles, un de ces soirs brumeux où l’air semble gras d’humidité. Une odeur vague de pommes flottait auprès des cours, car c’était l’époque où on ramassait les plus précoces, les pommes «euribles» comme on dit au pays du cidre. Les étables, quand Césaire longeait leurs murs, soufflaient par leurs étroites fenêtres leur odeur chaude de bêtes vivantes endormies sur le fumier; et il entendait auprès des écuries le piétinement des chevaux restés debout, et le bruit de leurs mâchoires tirant et broyant le foin des râteliers.
Il allait devant lui en pensant à Céleste. Dans cet esprit simple, chez qui les idées n’étaient guère encore que des images nées directement des objets, les pensées d’amour ne se formulaient que par l’évocation d’une grande fille rouge, debout dans un chemin creux, et riant, les mains sur ses hanches.
C’est ainsi qu’il l’avait aperçue le jour où commença son désir pour elle. Il la connaissait cependant depuis l’enfance, mais jamais, comme ce matin-là, il n’avait pris garde à elle. Ils avaient causé quelques minutes; puis il était parti; et tout en marchant il répétait: «Cristi, c’est une belle fille tout de même. C’est dommage qu’elle ait fauté avec Victor.» Jusqu’au soir il y songea; et le lendemain aussi.