Le maire s’était levé. Il sonna afin qu’on lui apportât de l’eau chaude pour sa barbe. Il disait: «Volontiers; mais ce sera assez long, et nous pouvons commencer tout de suite.»

M. Putoin s’était assis à cheval sur une chaise, continuant ainsi, même dans les appartements, sa manie d’équitation.

Renardet, à présent, se couvrait le menton de mousse blanche en se regardant dans la glace; puis il aiguisa son rasoir sur le cuir et il reprit: «Le principal habitant de Carvelin s’appelle Joseph Renardet, maire, riche propriétaire, homme bourru qui bat les gardes et les cochers...»

Le juge d’instruction se mit à rire: «Cela suffit; passons au suivant...

—Le second en importance est M. Pelledent, adjoint, éleveur de bœufs, également riche propriétaire, paysan madré, très sournois, très retors en toute question d’argent, mais incapable, à mon avis, d’avoir commis un tel forfait.»

M. Putoin dit: «Passons.»

Alors, tout en se rasant et se lavant, Renardet continua l’inspection morale de tous les habitants de Carvelin. Après deux heures de discussion, leurs soupçons s’étaient arrêtés sur trois individus assez suspects: un braconnier nommé Cavalle, un pêcheur de truites et d’écrevisses nommé Paquet, et un piqueur de bœufs nommé Clovis.

II

Les recherches durèrent tout l’été; on ne découvrit pas le criminel. Ceux qu’on soupçonna et qu’on arrêta prouvèrent facilement leur innocence, et le parquet dut renoncer à la poursuite du coupable.

Mais cet assassinat semblait avoir ému le pays entier d’une façon singulière. Il était resté aux âmes des habitants une inquiétude, une vague peur, une sensation d’effroi mystérieux, venue non seulement de l’impossibilité de découvrir aucune trace, mais aussi et surtout de cette étrange trouvaille des sabots devant la porte de la Roque, le lendemain. La certitude que le meurtrier avait assisté aux constatations, qu’il vivait encore dans le village, sans doute, hantait les esprits, les obsédait, paraissait planer sur le pays comme une incessante menace.