Rentré chez lui, en proie à un désespoir éperdu, il avait saisi son revolver, et puis il n’avait pas osé tirer.

L’heure du dîner sonna, il avait mangé, puis était remonté. Et il ne savait pas ce qu’il allait faire. Il se sentait lâche maintenant qu’il avait échappé une première fois. Tout à l’heure il était prêt, fortifié, décidé, maître de son courage et de sa résolution; à présent, il était faible et il avait peur de la mort, autant que de la morte.

Il balbutiait: «Je n’oserai plus, je n’oserai plus»; et il regardait avec terreur, tantôt l’arme sur sa table, tantôt le rideau qui cachait sa fenêtre. Il lui semblait aussi que quelque chose d’horrible aurait lieu sitôt que sa vie cesserait! Quelque chose? Quoi? Leur rencontre peut-être? Elle le guettait, elle l’attendait, l’appelait, et c’était pour le prendre à son tour, pour l’attirer dans sa vengeance et le décider à mourir qu’elle se montrait ainsi tous les soirs.

Il se mit à pleurer comme un enfant, répétant: «Je n’oserai plus, je n’oserai plus.» Puis il tomba sur les genoux, et balbutia: «Mon Dieu, mon Dieu.» Sans croire à Dieu, pourtant. Et il n’osait plus, en effet, regarder sa fenêtre où il savait blottie l’apparition, ni sa table où luisait son revolver.

Quand il se fut relevé, il dit tout haut: «Ça ne peut pas durer, il faut en finir.» Le son de sa voix dans la chambre silencieuse lui fit passer un frisson de peur le long des membres; mais comme il ne se décidait à prendre aucune résolution, comme il sentait bien que le doigt de sa main refuserait toujours de presser la gâchette de l’arme, il retourna cacher sa tête sous les couvertures de son lit, et il réfléchit.

Il lui fallait trouver quelque chose qui le forcerait à mourir, inventer une ruse contre lui-même qui ne lui laisserait plus aucune hésitation, aucun retard, aucun regret possibles. Il enviait les condamnés qu’on mène à l’échafaud au milieu des soldats. Oh! s’il pouvait prier quelqu’un de tirer; s’il pouvait, avouant l’état de son âme, avouant son crime à un ami sûr qui ne le divulguerait jamais, obtenir de lui la mort. Mais à qui demander ce service terrible? A qui? il cherchait parmi les gens qu’il connaissait. Le médecin? Non. Il raconterait cela plus tard, sans doute? Et tout à coup, une bizarre pensée traversa son esprit. Il allait écrire au juge d’instruction, qu’il connaissait intimement, pour se dénoncer lui-même. Il lui dirait tout, dans cette lettre, et le crime, et les tortures qu’il endurait, et sa résolution de mourir, et ses hésitations, et le moyen qu’il employait pour forcer son courage défaillant. Il le supplierait au nom de leur vieille amitié de détruire sa lettre dès qu’il aurait appris que le coupable s’était fait justice. Renardet pouvait compter sur ce magistrat, il le savait sûr, discret, incapable même d’une parole légère. C’était un de ces hommes qui ont une conscience inflexible gouvernée, dirigée, réglée par leur seule raison.

A peine eut-il formé ce projet qu’une joie bizarre envahit son cœur. Il était tranquille à présent. Il allait écrire sa lettre, lentement, puis, au jour levant, il la déposerait dans la boîte clouée au mur de sa métairie, puis il monterait sur sa tour pour voir arriver le facteur, et quand l’homme à la blouse bleue s’en irait, il se jetterait la tête la première sur les roches où s’appuyaient les fondations. Il prendrait soin d’être vu d’abord par les ouvriers qui abattaient son bois. Il pourrait donc grimper sur la marche avancée qui portait le mât du drapeau déployé aux jours de fête. Il casserait ce mât d’une secousse et se précipiterait avec lui. Comment douter d’un accident? Et il se tuerait net, étant donnés son poids et la hauteur de sa tour.

Il sortit aussitôt de son lit, gagna sa table et se mit à écrire; il n’oublia rien, pas un détail du crime, pas un détail de sa vie d’angoisses, pas un détail des tortures de son cœur, et il termina en annonçant qu’il s’était condamné lui-même, qu’il allait exécuter le criminel, et en priant son ami, son ancien ami, de veiller à ce que jamais on n’accusât sa mémoire.

En achevant sa lettre, il s’aperçut que le jour était venu. Il la ferma, la cacheta, écrivit l’adresse, puis il descendit à pas légers, courut jusqu’à la petite boîte blanche collée au mur, au coin de la ferme, et quand il eut jeté dedans ce papier qui énervait sa main, il revint vite, referma les verrous de la grande porte et grimpa sur sa tour pour attendre le passage du piéton qui emporterait son arrêt de mort.

Il se sentait calme, maintenant, délivré, sauvé!