Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d’étreintes et de promesses de s’écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s’en fallut que je ne les suivisse.
J’étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, si nous avions passé huit jours ensemble, je l’épousais! Combien l’homme, parfois, est faible et incompréhensible!
Deux ans s’écoulèrent sans que j’entendisse parler d’eux; puis je reçus une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses sœurs, jamais de son mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et moi, je ne lui parle que du Marie-Joseph... C’est peut-être la seule femme que j’aie aimée... non... que j’aurais aimée... Ah!... voilà... sait-on?... Les événements vous emportent... Et puis... et puis... tout passe... Elle doit être vieille, à présent... je ne la reconnaîtrais pas... Ah! celle d’autrefois... celle de l’épave... quelle créature... divine! Elle m’écrit que ses cheveux sont tout blancs... Mon Dieu!... ça m’a fait une peine horrible... Ah! ses cheveux blonds... Non, la mienne n’existe plus... Que c’est triste... tout ça!...
L’Épave a paru dans le Gaulois du vendredi 1er janvier 1886.
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L’ERMITE.
NOUS avions été voir, avec quelques amis, le vieil ermite installé sur un ancien tumulus couvert de grands arbres, au milieu de la vaste plaine qui va de Cannes à la Napoule.
En revenant, nous parlions de ces singuliers solitaires laïques, nombreux autrefois, et dont la race aujourd’hui disparaît. Nous cherchions les causes morales, nous nous efforcions de déterminer la nature des chagrins qui poussaient jadis les hommes dans les solitudes.
Un de nos compagnons dit tout à coup:
—J’ai connu deux solitaires, un homme et une femme. La femme doit être encore vivante. Elle habitait, il y a cinq ans, une ruine au sommet d’un mont absolument désert sur la côte de Corse, à quinze ou vingt kilomètres de toute maison. Elle vivait là avec une bonne; j’allai la voir. Elle avait été certainement une femme du monde distinguée. Elle me reçut avec politesse et même avec bonne grâce, mais je ne sais rien d’elle; je ne devinai rien.