Quant à l’homme, je vais vous raconter sa sinistre aventure:
Retournez-vous. Vous apercevez là-bas ce mont pointu et boisé qui se détache derrière la Napoule, tout seul en avant des cimes de l’Esterel; on l’appelle dans le pays le mont des Serpents. C’est là que vivait mon solitaire, dans les murs d’un petit temple antique, il y a douze ans environ.
Ayant entendu parler de lui, je me décidai à faire sa connaissance et je partis de Cannes, à cheval, un matin de mars. Laissant ma bête à l’auberge de la Napoule, je me mis à gravir à pied ce singulier cône, haut peut-être de cent cinquante ou deux cents mètres et couvert de plantes aromatiques, de cystes surtout, dont l’odeur est si vive et si pénétrante qu’elle trouble et cause un malaise. Le sol est pierreux et on voit souvent glisser sur les cailloux de longues couleuvres qui disparaissent dans les herbes. De là ce surnom bien mérité de mont des Serpents. Dans certains jours, les reptiles semblent vous naître sous les pieds quand on gravit la pente exposée au soleil. Ils sont si nombreux qu’on n’ose plus marcher et qu’on éprouve une gêne singulière, non pas une peur, car ces bêtes sont inoffensives, mais une sorte d’effroi mystique. J’ai eu plusieurs fois la singulière sensation de gravir un mont sacré de l’antiquité, une bizarre colline parfumée et mystérieuse, couverte de cystes et peuplée de serpents et couronnée par un temple.
Ce temple existe encore. On m’a affirmé du moins que ce fut un temple. Car je n’ai point cherché à en savoir davantage pour ne pas gâter mes émotions.
Donc j’y grimpai, un matin de mars, sous prétexte d’admirer le pays. En parvenant au sommet j’aperçus en effet des murs et, assis sur une pierre, un homme. Il n’avait guère plus de quarante-cinq ans, bien que ses cheveux fussent tout blancs; mais sa barbe était presque noire encore. Il caressait un chat roulé sur ses genoux et ne semblait point prendre garde à moi. Je fis le tour des ruines, dont une partie couverte et fermée au moyen de branches, de paille, d’herbe et de cailloux, était habitée par lui, et je revins de son côté.
La vue, de là, est admirable. C’est, à droite, l’Esterel aux sommets pointus, étrangement découpés, puis la mer démesurée, s’allongeant jusqu’aux côtes lointaines de l’Italie, avec ses caps nombreux et, en face de Cannes, les îles de Lérins, vertes et plates, qui semblent flotter et dont la dernière présente vers le large un haut et vieux château fort à tours crénelées, bâti dans les flots mêmes.
Puis dominant la côte verte, où l’on voit pareilles, d’aussi loin, à des œufs innombrables pondus au bord du rivage, le long chapelet de villas et de villes blanches bâties dans les arbres, s’élèvent les Alpes, dont les sommets sont encore encapuchonnés de neige.
Je murmurai: «Cristi, c’est beau.»
L’homme leva la tête et dit: «Oui, mais quand on voit ça toute la journée, c’est monotone.»
Donc il parlait, il causait et il s’ennuyait, mon solitaire. Je le tenais.