Je le saisis brusquement pour l’examiner de plus près. Je ne me trompais point... et j’eus envie de rire, tant la chose me parut inattendue et drôle.
Je demandai: «Qu’est-ce que c’est que ce monsieur-là?
Elle répondit: «C’est mon père, que je n’ai pas connu. Maman me l’a laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un jour...»
Elle hésita, se mit à rire, et reprit: «Je ne sais pas à quoi par exemple. Je ne pense pas qu’il vienne me reconnaître.»
Mon cœur battait précipité comme le galop d’un cheval emporté. Je remis l’image à plat sur la cheminée, je posai dessus, sans même savoir ce que je faisais, deux billets de cent francs que j’avais en poche, et je me sauvai en criant: «A bientôt... au revoir... ma chérie... au revoir.»
J’entendis qu’elle répondait: «A mardi.» J’étais dans l’escalier obscur que je descendis à tâtons.
Lorsque je sortis dehors, je m’aperçus qu’il pleuvait, et je partis à grands pas, par une rue quelconque.
J’allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Était-ce possible?—Oui.—Je me rappelai soudain une fille qui m’avait écrit, un mois environ après notre rupture, qu’elle était enceinte de moi. J’avais déchiré ou brûlé la lettre, et oublié cela.—J’aurais dû regarder la photographie de la femme sur la cheminée de la petite. Mais l’aurais-je reconnue? C’était la photographie d’une vieille femme, me semblait-il.
J’atteignis le quai. Je vis un banc et je m’assis. Il pleuvait. Des gens passaient de temps en temps sous des parapluies. La vie m’apparut odieuse et révoltante, pleine de misères, de hontes, d’infamies voulues ou inconscientes. Ma fille!... Je venais peut-être de posséder ma fille!... Et Paris, ce grand Paris sombre, morne, boueux, triste, noir, avec toutes ces maisons fermées, était plein de choses pareilles, d’adultères, d’incestes, d’enfants violés. Je me rappelai ce qu’on disait des ponts hantés par des vicieux infâmes.
J’avais fait, sans le vouloir, sans le savoir, pis que ces êtres ignobles. J’étais entré dans la couche de ma fille!