Moi, je restais en face de lui, adossé à la muraille, les mains appuyées sur ma queue de billard inutile.

Il reprit, au bout d’une minute: «Cristi, qu’elle était jolie à dix-huit ans... et gracieuse... et parfaite... Ah! la jolie... jolie... jolie... et bonne... et brave... et charmante fille! Elle avait des yeux... des yeux bleus... transparents,... clairs... comme je n’en ai jamais vu de pareils... jamais!

Il se tut encore. Je demandai: «Pourquoi ne s’est-elle pas mariée?»

Il répondit, non pas à moi, mais à ce mot qui passait «mariée».

—Pourquoi? pourquoi? Elle n’a pas voulu... pas voulu. Elle avait pourtant trente mille francs de dot, et elle fut demandée plusieurs fois... elle n’a pas voulu! Elle semblait triste à cette époque-là. C’est quand j’épousai ma cousine, la petite Charlotte, ma femme, avec qui j’étais fiancé depuis six ans.

Je regardais M. Chantal et il me semblait que je pénétrais dans son esprit, que je pénétrais tout à coup dans un de ces humbles et cruels drames des cœurs honnêtes, des cœurs droits, des cœurs sans reproches, dans un de ces cœurs inavoués, inexplorés, que personne n’a connu, pas même ceux qui en sont les muettes et résignées victimes.

Et, une curiosité hardie me poussant tout à coup, je prononçai:

—C’est vous qui auriez dû l’épouser, monsieur Chantal?

Il tressaillit, me regarda, et dit:

—Moi? épouser qui?