261
II
C’ÉTAIT maintenant une question brûlante, que celle des médecins dans Enval. Ils s’étaient brusquement emparés du pays, de toute l’attention, de toute la passion des habitants. Jadis les sources coulaient sous l’autorité du seul docteur Bonnefille, entre les animosités inoffensives du remuant docteur Latonne et du placide docteur Honorat.
C’était bien autre chose, à présent.
Dès que le succès préparé pendant l’hiver par Andermatt se fut tout à fait dessiné, grâce au concours puissant de MM. les professeurs Cloche, Mas-Roussel et Rémusot, qui avaient apporté chacun un contingent de deux ou trois cents malades au moins, le docteur Latonne, inspecteur du nouvel établissement, était devenu un gros personnage, particulièrement patronné par le professeur Mas-Roussel, dont il avait été l’élève et dont il imitait la tenue et les gestes.
Du docteur Bonnefille, il n’était plus guère question. Rageant, exaspéré, déblatérant contre le Mont-Oriol, le vieux médecin restait tout le jour dans le vieil établissement, avec quelques vieux malades demeurés fidèles.
Dans l’esprit de quelques clients, en effet, il connaissait seul les propriétés véritables des eaux; il avait, pour ainsi dire, leur secret, puisqu’il les administrait officiellement depuis l’origine de la station.
Le docteur Honorat ne conservait guère que la clientèle auvergnate. Il se contentait de cette fortune médiocre, en demeurant bien avec tout le monde, et se consolait en préférant de beaucoup les cartes et le vin blanc à la médecine.
Il n’allait point cependant jusqu’à aimer ses confrères.
Le docteur Latonne serait donc demeuré le grand augure de Mont-Oriol, si on n’avait vu apparaître un matin un tout petit homme, presque un nain, dont la grosse tête enfoncée entre les épaules, les gros yeux ronds et les grosses mains, faisaient un être très bizarre. Ce nouveau médecin, M. Black, amené dans le pays par le professeur Rémusot, s’était fait tout de suite remarquer par son excessive dévotion.