Ils cherchaient donc par quels procédés ils pourraient enflammer jusqu’à la frénésie l’ardeur du banquier, ils imaginaient des combinaisons de sociétés fictives couvrant ses offres, une suite de ruses maladroites, qu’ils sentaient défectueuses sans parvenir à en inventer de plus habiles. Ils dormirent mal; puis, au matin, le père, s’étant éveillé le premier, se demanda si la source n’avait pas disparu dans la nuit. C’était admissible, après tout, qu’elle fût partie comme elle était venue, rentrée dans la terre, impossible à reprendre. Il se leva, inquiet, saisi d’une peur d’avare, secoua son fils, lui dit sa crainte; et le grand Colosse, tirant ses jambes de ses draps gris, s’habilla pour aller voir avec le père.

En tout cas ils feraient la toilette du champ et de la source elle-même, enlèveraient les pierres, la rendraient belle, propre, comme une bête qu’on veut vendre.

Ils prirent donc leurs pioches et leurs pelles et se mirent en route, côte à côte, de leur grand pas balancé.

Ils allaient sans rien regarder, l’esprit préoccupé de leurs affaires, répondant par un seul mot au bonjour des voisins et des amis qu’ils rencontraient. Lorsqu’ils furent sur la route de Riom, ils commencèrent à s’émouvoir, regardant au loin s’ils apercevaient l’eau bouillonnant et luisant sous le soleil du matin. La route était vide, blanche et poudreuse, frôlée par la rivière qu’abritaient des saules. Sous l’un d’eux, tout à coup, Oriol aperçut deux pieds, puis, ayant fait trois pas de plus, il reconnut le père Clovis assis au bord du chemin, ses béquilles posées sur l’herbe à ses côtés.

C’était un vieux paralytique, célèbre dans tout le pays, où il rôdait depuis dix ans d’une façon pénible et lente, sur ses jambes de chêne, comme il disait, pareil à un pauvre de Callot. Ancien braconnier de bois et de ruisseaux, souvent saisi et condamné, il avait pris des douleurs à ses longs affûts couchés sur l’herbe humide et à ses pêches nocturnes dans les rivières, qu’il parcourait avec de l’eau jusqu’à mi-corps. Maintenant il geignait et déambulait à la manière d’un crabe qui aurait perdu ses pattes. Il allait, traînant par terre la jambe droite comme une loque, et la gauche relevée, pliée en deux. Mais les garçons du pays, qui couraient, à la brune, après les filles ou après les lièvres, affirmaient qu’on rencontrait le père Clovis, rapide comme un cerf et souple comme une couleuvre sous les buissons et dans les clairières, et que ses rhumatismes n’étaient en somme que de la «farce à gendarmes». Colosse surtout s’entêtait à soutenir qu’il l’avait vu, non pas une fois, mais cinquante, tendre des collets, ses béquilles sous le bras.

Et le vieil Oriol s’arrêta en face du vieux vagabond, l’esprit frappé par une idée encore confuse, car les conceptions étaient lentes dans sa tête carrée d’Auvergnat.

Il lui dit bonjour; l’autre répondit bonjour. Puis ils parlèrent du temps, de la vigne fleurie, de deux ou trois choses encore; mais comme Colosse avait pris de l’avance, son père le rejoignit à grands pas.

Leur source coulait toujours, claire maintenant, et tout le fond du trou était rouge, d’un beau rouge foncé, venu d’un abondant dépôt de fer.

Les deux hommes se regardèrent souriants, puis ils se mirent à nettoyer les alentours, à enlever les pierres dont ils firent un tas. Et ayant trouvé les derniers débris du chien mort, ils les enterrèrent en plaisantant. Mais soudain le vieil Oriol laissa tomber sa bêche. Un pli malin de joie et de triomphe rida les coins de sa lèvre plate et les bords de son œil sournois; et il dit au fils:

—Viens-t’en, pour voir.