Tout à coup le capitaine Jovis appelle les passagers.

Le lieutenant Mallet grimpe d’abord dans le filet aérien entre la nacelle et l’aérostat, d’où il surveillera, durant toute la nuit, la marche du Horla à travers le ciel, comme l’officier de quart, debout sur la passerelle, surveille la marche du navire.

M. Étienne Beer monte ensuite, puis M. Paul Bessand, puis M. Patrice Eyriès, et puis moi.

Mais l’aérostat est trop chargé pour la longue traversée que nous devons entreprendre, et M. Eyriès doit, non sans grand regret, quitter sa place.

M. Jovis, debout sur le bord de la nacelle, prie, en termes fort galants, les dames de s’écarter un peu, car il craint, en s’élevant, de jeter du sable sur leurs chapeaux, puis il commande: «Lâchez tout!» et tranchant d’un coup de couteau les cordes qui suspendent autour de nous le lest accessoire qui nous retient à terre, il donne au Horla sa liberté.

En une seconde, nous sommes partis. On ne sent rien; on flotte, on monte, on vole, on plane. Nos amis crient et applaudissent, nous ne les entendons presque plus; nous ne les voyons qu’à peine. Nous sommes déjà si loin! si haut! Quoi! nous venons de quitter ces gens là-bas? Est-ce possible? Sous nous maintenant, Paris s’étale, une plaque sombre, bleuâtre, hachée par les rues, et d’où s’élancent de place en place, des dômes, des tours, des flèches, puis tout autour, la plaine, la terre que découpent les routes longues, minces et blanches au milieu des champs verts, d’un vert tendre ou foncé, et des bois presque noirs.

La Seine semble un gros serpent roulé, couché immobile, dont on n’aperçoit ni la tête ni la queue; elle vient de là-bas, elle s’en va là-bas, en traversant Paris, et la terre entière a l’air d’une immense cuvette de prés et de forêts qu’enferme à l’horizon une montagne basse, lointaine et circulaire.

Le soleil qu’on n’apercevait plus d’en bas reparaît pour nous, comme s’il se levait de nouveau, et notre ballon lui-même s’allume dans cette clarté; il doit paraître un astre à ceux qui nous regardent. M. Mallet, de seconde en seconde, jette dans le vide une feuille de papier à cigarettes et dit tranquillement: «Nous montons, nous montons toujours», tandis que le capitaine Jovis, rayonnant de joie, se frotte les mains en répétant: «Hein? ce vernis, hein? ce vernis.»

On ne peut en effet apprécier les montées et les descentes qu’en jetant de temps en temps une feuille de papier à cigarettes. Si ce papier, qui demeure, en réalité, suspendu dans l’air, semble tomber comme une pierre, c’est que le ballon monte; s’il semble au contraire s’envoler au ciel, c’est que le ballon descend.

Les deux baromètres indiquent cinq cents mètres environ, et nous regardons, avec une admiration enthousiaste, cette terre que nous quittons, à laquelle nous ne tenons plus par rien et qui a l’air d’une carte de géographie peinte, d’un plan démesuré de province. Toutes ses rumeurs cependant nous arrivent distinctes, étrangement reconnaissables. On entend surtout le bruit des roues sur les routes, le claquement des fouets, le «hue» des charretiers, le roulement et le sifflement des trains, et les rires des gamins qui courent et jouent sur les places. Chaque fois que nous passons sur un village, ce sont des clameurs enfantines qui dominent tout et montent dans le ciel avec le plus d’acuité.