Des hommes nous appellent; des locomotives sifflent; nous répondons avec la sirène qui pousse des gémissements plaintifs, affreux, suraigus, vraie voix d’être fantastique errant autour du monde.
Des lumières s’allument de place en place, feux isolés dans les fermes, chapelets de gaz dans les villes. Nous allons vers le nord-ouest après avoir plané longtemps sur le petit lac d’Enghien. Une rivière apparaît: c’est l’Oise. Alors nous discutons pour savoir où nous sommes. Cette ville qui brille là-bas, est-ce Creil ou Pontoise? Si nous étions sur Pontoise, on verrait semble-t-il la jonction de la Seine et de l’Oise; et puis ce feu, cet énorme feu sur la gauche, n’est-ce pas le haut fourneau de Montataire?
Nous nous trouvons en vérité sur Creil. Le spectacle est surprenant; sur la terre il fait nuit, et nous sommes encore dans la lumière, à dix heures passées. Maintenant nous entendons les bruits légers des champs, le double cri des cailles surtout, puis les miaulements des chats et les hurlements des chiens. Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l’alarme. On les entend, par toute la plaine, aboyer contre nous et gémir, comme ils gémissent à la lune. Les bœufs aussi semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent; toutes les bêtes effrayées s’émeuvent devant ce monstre aérien qui passe.
Et les odeurs du sol montent vers nous délicieuses, odeurs des foins, des fleurs, de la terre verte et mouillée, parfumant l’air, un air léger, si léger, si doux, si savoureux que jamais de ma vie je n’avais respiré avec tant de bonheur. Un bien-être profond, inconnu, m’envahit, bien-être du corps et de l’esprit, fait de nonchalance, de repos infini, d’oubli, d’indifférence à tout et de cette sensation nouvelle de traverser l’espace sans rien sentir de ce qui rend insupportable le mouvement, sans bruit, sans secousses et sans trépidations.
Tantôt nous montons et tantôt nous descendons. De minute en minute, le lieutenant Mallet, suspendu dans sa toile d’araignée, dit au capitaine Jovis: «Nous descendons, jetez une demi-poignée.» Et le capitaine, qui cause et rit avec nous, un sac de lest entre ses genoux, prend dans ce sac un peu de sable et le jette par-dessus bord.
Rien n’est plus amusant, plus délicat et plus passionnant que la manœuvre d’un ballon. C’est un énorme joujou, libre et docile, qui obéit avec une surprenante sensibilité, mais qui est aussi, et avant tout, l’esclave du vent, auquel nous ne commandons pas.
Une pincée de sable, la moitié d’un journal, quelques gouttes d’eau, les os du poulet qu’on vient de manger, jetés au dehors, le font monter brusquement.
Le fleuve ou le bois qu’on traverse, nous soufflant un air humide et froid, le fait descendre de deux cents mètres. Sur les blés mûrs il se maintient, et sur les villes il s’élève.
La terre dort maintenant, ou plutôt l’homme dort sur la terre, car les bêtes réveillées annoncent toujours notre approche. De temps en temps le roulement d’un train nous arrive ou le sifflet de la machine. Sur les lieux habités nous faisons mugir la sirène: et les paysans affolés dans leurs lits doivent se demander en tremblant si c’est l’ange du jugement dernier qui passe.
Mais une odeur de gaz, forte et continue, nous frappe: nous avons rencontré sans doute un courant chaud, et le ballon se gonfle, perdant son sang invisible par le tuyau d’échappement, qu’on nomme appendice et qui se referme de lui-même dès que cesse la dilatation.