Nous montons. La terre déjà ne nous renvoie plus l’écho de nos trompes; nous avons déjà passé six cents mètres. On n’y voit pas assez pour consulter les instruments, on sait seulement que les feuilles de papier de riz tombent sous nous comme des papillons morts, que nous montons toujours, toujours. On ne distingue plus la terre; des brumes légères nous en séparent; et sur nos têtes, le peuple des étoiles scintille.
Mais une lueur naît devant nous, une lueur d’argent qui fait pâlir le ciel; et soudain, comme si elle s’élevait des profondeurs inconnues de l’horizon inférieur, la lune apparaît sur le bord d’un nuage. Elle semble venue d’en bas, tandis que nous la regardons de très haut, accoudés à notre nacelle comme des spectateurs sur un balcon. Elle se dégage luisante et ronde des nuées qui l’enveloppaient, et elle monte au ciel avec lenteur.
La terre n’est plus, la terre est noyée sous des vapeurs laiteuses qui ressemblent à une mer. Nous sommes donc seuls maintenant avec la lune, dans l’immensité, et la lune a l’air d’un ballon qui voyage en face de nous; et notre ballon qui reluit a l’air d’une lune plus grosse que l’autre, d’un monde errant au milieu du ciel, au milieu des astres, dans l’étendue infinie. Nous ne parlons plus, nous ne pensons plus, nous ne vivons plus; nous allons, délicieusement inertes, à travers l’espace. L’air qui nous porte a fait de nous des êtres qui lui ressemblent, des êtres muets, joyeux et fous, grisés par cette envolée prodigieuse, étrangement alertes, bien qu’immobiles. On ne sent plus la chair, on ne sent plus les os, on ne sent plus palpiter le cœur, on est devenu quelque chose d’inexprimable, des oiseaux qui n’ont pas même la peine de battre de l’aile.
Tout souvenir a disparu de nos âmes, tout souci a quitté nos pensées, nous n’avons plus de regrets, de projets, ni d’espérances. Nous regardons, nous sentons, nous jouissons éperdument de ce voyage fantastique; rien que la lune et nous dans le ciel! Nous sommes un monde vagabond, un monde en marche, comme nos sœurs les planètes; et ce petit monde en marche porte cinq hommes qui ont quitté la terre et l’ont déjà presque oubliée. On y voit maintenant comme en plein jour; nous nous regardons surpris de cette clarté, car nous n’avons à regarder que nous et quelques nuages d’argent qui flottent plus bas. Les baromètres indiquent douze cents mètres, puis treize, puis quatorze, puis quinze cents; et les feuilles de papier de riz tombent toujours autour de nous.
Le capitaine Jovis affirme que la lune souvent a fait ainsi s’emballer les aérostats et que le voyage en haut va continuer.
Nous sommes maintenant à deux mille mètres; nous montons encore à deux mille trois cent cinquante mètres, le ballon enfin s’arrête.
Et nous faisons mugir la sirène, surpris qu’on ne nous réponde point des étoiles.
A présent nous descendons, très vite, sans nous en douter. M. Mallet crie sans cesse: «Jetez du lest, jetez du lest!» Et le lest qu’on précipite dans le vide, sable et pierres mêlées, nous revient dans la figure, comme s’il remontait, lancé d’en bas vers les astres, tant est rapide notre chute.
Voici la terre!
Où sommes-nous? Cette pointe en l’air a duré plus de deux heures. Il est minuit passé et nous traversons un grand pays sec, bien cultivé, plein de routes, très peuplé.