Il reprit:

—Est-ce que j’en parle à personne? Tiens, écoute, ce soir je ne puis me taire. Et j’aime mieux que tu saches tout; d’ailleurs, tu pourras me secourir.

Le magnétisme! Sais-tu ce que c’est? Non. Personne ne sait. On le constate pourtant. On le reconnaît, les médecins eux-mêmes le pratiquent; un des plus illustres, M. Charcot, le professe; donc, pas de doute, cela existe.

Un homme, un être a le pouvoir, effrayant et incompréhensible, d’endormir, par la force de sa volonté, un autre être, et, pendant qu’il dort, de lui voler sa pensée comme on volerait une bourse. Il lui vole sa pensée, c’est-à-dire son âme, l’âme, ce sanctuaire, ce secret du Moi, l’âme, ce fond de l’homme qu’on croyait impénétrable, l’âme, cet asile des inavouables idées, de tout ce qu’on cache, de tout ce qu’on aime, de tout ce qu’on veut céder à tous les humains, il l’ouvre, la viole, l’étale, la jette au public! N’est-ce pas atroce, criminel, infâme?

Pourquoi, comment cela se fait-il? Le sait-on? Mais que sait-on?

Tout est mystère. Nous ne communiquons avec les choses que par nos misérables sens, incomplets, infirmes, si faibles qu’ils ont à peine la puissance de constater ce qui nous entoure. Tout est mystère. Songe à la musique, cet art divin, cet art qui bouleverse l’âme, l’emporte, la grise, l’affole, qu’est-ce donc? Rien.

Tu ne me comprends pas? Écoute. Deux corps se heurtent. L’air vibre. Ces vibrations sont plus ou moins nombreuses, plus ou moins rapides, plus ou moins fortes, selon la nature du choc. Or nous avons dans l’oreille une petite peau qui reçoit ces vibrations de l’air et les transmet au cerveau sous forme de son. Imagine qu’un verre d’eau se change en vin dans ta bouche. Le tympan accomplit cette incroyable métamorphose, ce surprenant miracle de changer le mouvement en son. Voilà.

La musique, cet art complexe et mystérieux, précis comme l’algèbre et vague comme un rêve, cet art fait de mathématiques et de brise, ne vient donc que de la propriété étrange d’une petite peau. Elle n’existerait point, cette peau, que le son non plus n’existerait pas, puisque par lui-même il n’est qu’une vibration. Sans l’oreille, devinerait-on la musique? Non. Eh bien! nous sommes entourés de choses que nous ne soupçonnerons jamais, parce que les organes nous manquent qui nous les révéleraient.

Le magnétisme est de celles-là peut-être. Nous ne pouvons que pressentir cette puissance, que tenter en tremblant ce voisinage des esprits, qu’entrevoir ce nouveau secret de la nature, parce que nous n’avons point en nous l’instrument révélateur.

Quant à moi... Quant à moi, je suis doué d’une puissance affreuse. On dirait un autre être enfermé en moi, qui veut sans cesse s’échapper, agir malgré moi, qui s’agite, me ronge, m’épuise. Quel est-il? Je ne sais pas, mais nous sommes deux dans mon pauvre corps, et c’est lui, l’autre, qui est souvent le plus fort, comme ce soir.