Et jetant son mouchoir de l’autre côté de l’appartement, il cria: «Apporte!».
La bête alors se souleva et chancelant, trébuchant comme si elle eût été aveugle, remuant ses pattes comme les paralytiques remuent leurs jambes, elle s’en alla vers le linge qui faisait une tache blanche contre le mur. Elle essaya plusieurs fois de le prendre dans sa gueule, mais elle mordait à côté comme si elle ne l’eût pas vu. Elle le saisit enfin, et revint de la même allure ballottée de chien somnambule.
C’était une chose terrifiante à voir. Il commanda: «Couche-toi». Elle se coucha. Alors, lui touchant le front, il dit: «Un lièvre, pille, pille.» Et la bête, toujours sur le flanc, essaya de courir, s’agita comme font les chiens qui rêvent, et poussa, sans ouvrir la gueule, des petits aboiements étranges, des aboiements de ventriloque.
Jacques semblait devenu fou. La sueur coulait de son front. Il cria: «Mords-le, mords ton maître.» Elle eut deux ou trois soubresauts terribles. On eût juré qu’elle résistait, qu’elle luttait. Il répéta: «Mords-le.» Alors, se levant, ma chienne s’en vint vers moi, et moi je reculais vers la muraille, frémissant d’épouvante, le pied levé pour la frapper, pour la repousser.
Mais Jacques ordonna: «Ici, tout de suite.» Elle se retourna vers lui. Alors, de ses deux grandes mains, il se mit à lui frotter la tête comme s’il l’eût débarrassée de liens invisibles.
Mirza rouvrit les yeux: «C’est fini», dit-il.
Je n’osais point la toucher et je poussai la porte pour qu’elle s’en allât. Elle partit lentement, tremblante, épuisée, et j’entendis de nouveau ses griffes frapper les marches.
Mais Jacques revint vers moi: «Ce n’est pas tout. Ce qui m’effraie le plus, c’est ceci, tiens. Les objets m’obéissent.»
Il y avait sur ma table une sorte de couteau-poignard dont je me servais pour couper les feuillets des livres. Il allongea sa main vers lui. Elle semblait ramper, s’approchait lentement; et tout d’un coup je vis, oui, je vis le couteau lui-même tressaillir, puis il remua, puis il glissa doucement, tout seul, sur le bois vers la main arrêtée qui l’attendait, et il vint se placer sous ses doigts.
Je me mis à crier de terreur. Je crus que je devenais fou moi-même, mais le son aigu de ma voix me calma soudain.