Page 187, ligne 12,—Laisse-moi parler.—Eh bien, mon enfant, malgré cela, malgré tout ce que je viens d’endurer depuis le jour où tu as hérité de cet argent jusqu’à ce soir, et ce soir surtout... ce soir,... tu comprends... malgré cela je ne regrette rien de ce que j’ai fait... Tu veux que je reste. Je resterai si tu me le dis encore quand tu m’auras écouté jusqu’au bout...

Je ne regrette rien. Si tu m’aimes assez pour me garder, il faut que tu gardes avec moi le souvenir et l’amour de ton père, de ton vrai père... et que tu acceptes d’être son fils comme j’accepte, moi, d’avoir été sa maîtresse... Laisse-moi parler... Si je t’aime tant,... toi... toi... toi... plus que ton frère... c’est que tu es son fils, à lui... Écoute... j’ai épousé un homme dont je ne voulais pas, parce que mon père et ma mère m’y ont forcée... j’ai dormi dans son lit et pleuré de dégoût dans ses bras... Et je serais morte sans avoir goûté un instant de bonheur, et je ne t’aurais pas, toi, si je n’avais point rencontré ton père. Tout ce que j’ai eu de bon, de doux, de cher, de chaud, mes pauvres rêves, les quelques jours clairs de mon existence, c’est à lui que je les dois. Je lui dois. Je lui dois tout, d’avoir pensé, d’avoir aimé, même d’avoir pleuré et d’avoir souffert. Et je l’aime encore, tout mort qu’il est, je l’aime presque autant que toi, mon petit Jean. Comprends-tu, dis, comprends-tu? On m’avait donnée à quelqu’un... Est-ce que je savais? Je me suis reprise et donnée à un autre, et je ne veux pas le renier, même aujourd’hui. Toi, maintenant, tu es tout ce qui me reste de lui, et si je t’aime tant, c’est pour ça.

Faut-il rester, ou faut-il partir? Je ferai ce que tu voudras.

Il dit, d’une voix douce:

—Reste, maman.

—Alors, tu veux bien être son fils?

Il ne répondit pas et l’embrassa.

Elle l’étreignit longtemps. Puis, redevenue soudain la femme d’ordre et de chiffres qu’elle avait été toute sa vie:

—Écoute, puisque tu veux bien—je pense à tout—puisque tu veux bien, tu garderas ton héritage, n’est-ce pas?

Il fit un mouvement de révolte, n’ayant point prévu cette conséquence.