Le couronnement fut donc fixé au 15 août, fête de la Vierge Marie et de l’empereur Napoléon.

La municipalité avait décidé de donner un grand éclat à cette solennité et on avait disposé l’estrade sur les Couronneaux, charmant prolongement des remparts de la vieille forteresse où je te mènerai tout à l’heure.

Par une naturelle révolution de l’esprit public, la vertu d’Isidore, bafouée jusqu’à ce jour, était devenue soudain respectable et enviée depuis qu’elle devait lui rapporter 500 francs, plus un livret de caisse d’épargne, une montagne de considération et de la gloire à revendre. Les filles maintenant regrettaient leur légèreté, leurs rires, leurs allures libres; et Isidore, bien que toujours modeste et timide, avait pris un petit air satisfait qui disait sa joie intérieure.

Dès la veille du 15 août, toute la rue Dauphine était pavoisée de drapeaux. Ah! j’ai oublié de te dire à la suite de quel événement cette voie avait été appelée rue Dauphine.

Il paraîtrait que la Dauphine, une dauphine, je ne sais plus laquelle, visitant Gisors, avait été tenue si longtemps en représentation par les autorités, que, au milieu d’une promenade triomphale à travers la ville, elle arrêta le cortège devant une des maisons de cette rue, et s’écria: «Oh! la jolie habitation, comme je voudrais la visiter! A qui donc appartient-elle?» On lui nomma le propriétaire, qui fut cherché, trouvé et amené, confus et glorieux, devant la princesse.

Elle descendit de voiture, entra dans la maison, prétendit la connaître du haut en bas et resta même enfermée quelques instants seule dans une chambre.

Quand elle ressortit, le peuple, flatté de l’honneur fait à un citoyen de Gisors, hurla: «Vive la Dauphine!» Mais une chansonnette fut rimée par un farceur, et la rue garda le nom de l’altesse royale, car:

La princesse très pressée,
Sans cloche, prêtre ou bedeau,
L’avait, avec un peu d’eau,
Baptisée.

Mais je reviens à Isidore.

On avait jeté des fleurs tout le long du parcours du cortège, comme on fait aux processions de la Fête-Dieu, et la garde nationale était sur pied, sous les ordres de son chef, le commandant Desbarres, un vieux solide de la Grande Armée qui montrait avec orgueil, à côté du cadre contenant la croix d’honneur donnée par l’Empereur lui-même, la barbe d’un cosaque cueillie d’un seul coup de sabre au menton de son propriétaire par le commandant, pendant la retraite de Russie.