—Oui.

—Voulez-vous me le dire, afin que je voie si vous ne vous trompez point?

—Très volontiers. Mme Samoris est une femme du monde qui a une fille sans qu’on ait jamais connu son mari. En tout cas, si elle n’a pas eu de mari, elle a des amants d’une façon discrète, car on la reçoit dans une certaine société tolérante ou aveugle.

Elle fréquente l’église, reçoit les sacrements avec recueillement, de façon à ce qu’on le sache, et ne se compromet jamais. Elle espère que sa fille fera un beau mariage. Est-ce cela?

—Oui, mais je complète vos renseignements: c’est une femme entretenue qui se fait respecter de ses amants plus que si elle ne couchait pas avec eux. C’est là un rare mérite; car, de cette façon, on obtient ce qu’on veut d’un homme. Celui qu’elle a choisi, sans qu’il s’en doute, lui fait la cour longtemps, la désire avec crainte, la sollicite avec pudeur, l’obtient avec étonnement et la possède avec considération. Il ne s’aperçoit point qu’il la paye, tant elle s’y prend avec tact; et elle maintient leurs relations sur un tel ton de réserve, de dignité, de comme il faut, qu’en sortant de son lit il souffletterait l’homme capable de suspecter la vertu de sa maîtresse. Et cela de la meilleure foi du monde.

J’ai rendu à cette femme, à plusieurs reprises, quelques services. Et elle n’a point de secrets pour moi.

Or, dans les premiers jours de janvier, elle est venue me trouver pour m’emprunter trente mille francs. Je ne les lui ai point prêtés, bien entendu; mais comme je désirais l’obliger, je l’ai priée de m’exposer très complètement sa situation afin de voir ce que je pourrais faire pour elle.

Elle me dit les choses avec de telles précautions de langage qu’elle ne m’aurait pas conté plus délicatement la première communion de sa fillette. Je compris enfin que les temps étaient durs et qu’elle se trouvait sans un sou.

La crise commerciale, les inquiétudes politiques que le gouvernement actuel semble entretenir à plaisir, les bruits de guerre, la gêne générale avaient rendu l’argent hésitant, même entre les mains des amoureux. Et puis elle ne pouvait, cette honnête femme, se donner au premier venu.

Il lui fallait un homme du monde, du meilleur monde, qui consolidât sa réputation tout en fournissant aux besoins quotidiens. Un viveur, même très riche, l’eût compromise à tout jamais et rendu problématique le mariage de sa fille. Elle ne pouvait non plus songer aux agences galantes, aux intermédiaires déshonorants qui auraient pu, pour quelque temps, la tirer d’embarras.