Mais quelquefois, au milieu du récit de quelque acte de bienfaisance, un fou rire la saisissait tout d’un coup, un rire nerveux impossible à contenir. Le capitaine demeurait surpris, inquiet, un peu choqué en face de sa femme qui suffoquait. Quand elle s’était un peu calmée, il demandait: «Qu’est-ce que vous avez donc, Laurine?» Elle répondait: «Ce n’est rien! Le souvenir d’une drôle de chose qui m’est arrivée.» Et elle racontait une histoire quelconque.

Or, pendant l’été de 1883, le capitaine Hector de Fontenne prit part aux grandes manœuvres du 32e corps d’armée.

Un soir, comme on campait aux abords d’une ville, après dix jours de tente et de rase campagne, dix jours de fatigues et de privations, les camarades du capitaine résolurent de faire un bon dîner.

M. de Fontenne refusa d’abord de les accompagner; puis, comme son refus les surprenait, il consentit.

Son voisin de table, le commandant de Favré, tout en causant des opérations militaires, seule chose qui passionnât le capitaine, lui versait à boire coup sur coup. Il avait fait très chaud dans le jour, une chaleur lourde, desséchante, altérante; et le capitaine buvait sans y songer, sans s’apercevoir que, peu à peu, une gaieté nouvelle entrait en lui, une certaine joie vive, brûlante, un bonheur d’être, plein de désirs éveillés, d’appétits inconnus, d’attentes indécises.

Au dessert il était gris. Il parlait, riait, s’agitait, saisi par une ivresse bruyante, une ivresse folle d’homme ordinairement sage et tranquille.

On proposa d’aller finir la soirée au théâtre; il accompagna ses camarades. Un d’eux reconnut une actrice qu’il avait aimée; et un souper fut organisé où assista une partie du personnel féminin de la troupe.

Le capitaine se réveilla le lendemain dans une chambre inconnue et dans les bras d’une petite femme blonde qui lui dit, en le voyant ouvrir les yeux: «Bonjour, mon gros chat!»

Il ne comprit pas d’abord; puis, peu à peu, ses souvenirs lui revinrent, un peu troublés cependant.

Alors il se leva sans dire un mot, s’habilla et vida sa bourse sur la cheminée.