L’aube enfin paraît, lente et douce, sans un nuage, et le jour la suit, un vrai jour d’été.
Raymond affirme que nous aurons vent d’est, Bernard tient toujours pour l’ouest et me conseille de changer d’allure et de marcher, tribord armures sur le Drammont qui se dresse au loin. Je suis aussitôt son avis et, sous la lente poussée d’une brise agonisante, nous nous rapprochons de l’Estérel. La longue côte rouge tombe dans l’eau bleue qu’elle fait paraître violette. Elle est bizarre, hérissée, jolie, avec des pointes, des golfes innombrables, des rochers capricieux et coquets, mille fantaisies de montagne admirée. Sur ses flancs, les forêts de sapins montent jusqu’aux cimes de granit qui ressemblent à des châteaux, à des villes, à des armées de pierres courant l’une après l’autre. Et la mer est si limpide à son pied, qu’on distingue par places les fonds de sable et les fonds d’herbes.
Certes, en certains jours, j’éprouve l’horreur de ce qui est jusqu’à désirer la mort. Je sens jusqu’à la souffrance suraiguë la monotonie invariable des paysages, des figures et des pensées. La médiocrité de l’univers m’étonne et me révolte, la petitesse de toutes choses m’emplit de dégoût, la pauvreté des êtres humains m’anéantit.
En certains autres, au contraire, je jouis de tout à la façon d’un animal. Si mon esprit inquiet, tourmenté, hypertrophié par le travail, s’élance à des espérances qui ne sont point de notre race, et puis retombe dans le mépris de tout, après en avoir constaté le néant, mon corps de bête se grise de toutes les ivresses de la vie. J’aime le ciel comme un oiseau, les forêts comme un loup rôdeur, les rochers comme un chamois, l’herbe profonde pour m’y rouler, pour y courir comme un cheval, et l’eau limpide pour y nager comme un poisson. Je sens frémir en moi quelque chose de toutes les espèces d’animaux, de tous les instincts, de tous les désirs confus des créatures inférieures. J’aime la terre comme elles et non comme vous, les hommes, je l’aime sans l’admirer, sans la poétiser, sans m’exalter. J’aime d’un amour bestial et profond, méprisable et sacré, tout ce qui vit, tout ce qui pousse, tout ce qu’on voit, car tout cela, laissant calme mon esprit, trouble mes yeux et mon cœur, tout: les jours, les nuits, les fleuves, les mers, les tempêtes, les bois, les aurores, le regard et la chair des femmes.
La caresse de l’eau sur le sable des rives ou sur le granit des roches m’émeut et m’attendrit, et la joie qui m’envahit, quand je me sens poussé par le vent et porté par la vague, naît de ce que je me livre aux forces brutales et naturelles du monde, de ce que je retourne à la vie primitive.
Quand il fait beau comme aujourd’hui, j’ai dans les veines le sang des vieux faunes lascifs et vagabonds, je ne suis plus le frère des hommes, mais le frère de tous les êtres et de toutes les choses!
Le soleil monte sur l’horizon. La brise tombe comme avant-hier, mais le vent d’ouest prévu par Bernard ne se lève pas plus que le vent d’est annoncé par Raymond.
Jusqu’à dix heures, nous flottons immobiles, comme une épave, puis un petit souffle du large nous remet en route, tombe, renaît, semble se moquer de nous, agacer la voile, nous promettre sans cesse la brise qui ne vient pas. Ce n’est rien, l’haleine d’une bouche ou un battement d’éventail; cela pourtant suffit à ne pas nous laisser en place. Les marsouins, ces clowns de la mer, jouent autour de nous, jaillissent hors de l’eau d’un élan rapide comme s’ils s’envolaient, passent dans l’air plus vifs qu’un éclair, puis plongent et ressortent plus loin.
Vers une heure, comme nous nous trouvions par le travers d’Agay, la brise tomba tout à fait, et je compris que je coucherais au large si je n’armais pas l’embarcation pour remorquer le yacht et me mettre à l’abri dans cette baie.
Je fis donc descendre deux hommes dans le canot, et à trente mètres devant moi ils commencèrent à me traîner. Un soleil enragé tombait sur l’eau, brûlait le pont du bateau.