Pourquoi ne jugerait-on pas les gouvernements après chaque guerre déclarée? Si les peuples comprenaient cela, s’ils faisaient justice eux-mêmes des pouvoirs meurtriers, s’ils refusaient de se laisser tuer sans raison, s’ils se servaient de leurs armes contre ceux qui les leur ont données pour massacrer, ce jour-là la guerre serait morte... Mais ce jour ne viendra pas!
60
Agay, 8 avril.
—Beau temps, monsieur.
Je me lève et monte sur le pont. Il est trois heures du matin; la mer est plate, le ciel infini ressemble à une immense voûte d’ombre ensemencée de graines de feu. Une brise très légère souffle de terre.
Le café est chaud, nous le buvons, et, sans perdre une minute pour profiter de ce vent favorable, nous partons.
Nous voilà glissant sur l’onde, vers la pleine mer. La côte disparaît; on ne voit plus rien autour de nous que du noir. C’est là une sensation, une émotion troublante et délicieuse: s’enfoncer dans cette nuit vide, dans ce silence, sur cette eau, loin de tout. Il semble qu’on quitte le monde, qu’on ne doit plus jamais arriver nulle part, qu’il n’y aura plus de rivage, qu’il n’y aura pas de jour. A mes pieds une petite lanterne éclaire le compas qui m’indique la route. Il faut courir au moins trois milles au large pour doubler sûrement le cap Roux et le Drammont, quel que soit le vent qui donnera, lorsque le soleil sera levé. J’ai fait allumer les fanaux de position, rouge bâbord et vert tribord, pour éviter tout accident, et je jouis avec ivresse de cette fuite muette, continue et tranquille.
Tout à coup un cri s’élève devant nous. Je tressaille, car la voix est proche; et je n’aperçois rien, rien que cette obscure muraille de ténèbres où je m’enfonce et qui se referme derrière moi. Raymond qui veille à l’avant me dit: «C’est une tartane qui va dans l’est; arrivez un peu, monsieur, nous passons derrière.»
Et soudain, tout près, se dresse un fantôme effrayant et vague, la grande ombre flottante d’une haute voile aperçue quelques secondes et disparue presque aussitôt. Rien n’est plus étrange, plus fantastique et plus émouvant que ces apparitions rapides, sur la mer, la nuit. Les pêcheurs et les sabliers ne portent jamais de feux; on ne les voit donc qu’en les frôlant, et cela vous laisse le serrement de cœur d’une rencontre surnaturelle.
J’entends au loin un sifflement d’oiseau. Il approche, passe et s’éloigne. Que ne puis-je errer comme lui?