J’ai toujours cru d’ailleurs que la lune exerce sur les cervelles humaines une influence mystérieuse. Elle fait divaguer les poètes, les rend délicieux ou ridicules et produit, sur la tendresse des amoureux, l’effet de la bobine de Rhumkorff sur les courants électriques. L’homme qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune.
Une femme jeune et charmante me soutint un jour, je ne sais plus à quel propos, que les coups de lune sont mille fois plus dangereux que les coups de soleil. On les attrape, disait-elle, sans s’en douter, en se promenant par les belles nuits, et on n’en guérit jamais; on reste fou, non pas fou furieux, fou à enfermer, mais fou d’une folie spéciale, douce et continue; on ne pense plus, en rien, comme les autres hommes.
Certes, j’ai dû, ce soir, recevoir un coup de lune, car je me sens déraisonnable et délirant, et le petit croissant qui descend vers la mer m’émeut, m’attendrit et me navre.
Qu’a-t-elle donc de si séduisant cette lune, vieil astre défunt, qui promène dans le ciel sa face jaune et sa triste lumière de trépassée pour nous troubler ainsi, nous autres que la pensée vagabonde agite.
L’aimons-nous parce qu’elle est morte? comme dit le poète Haraucourt.
Puis ce fut l’âge blond des tiédeurs et des vents.
La lune se peupla de murmures vivants.
Elle eut des mers sans fond et des fleuves sans nombre,
Des troupeaux, des cités, des pleurs, des cris joyeux,
Elle eut l’amour; elle eut ses arts, ses lois, ses dieux,
Et lentement rentra dans l’ombre.
L’aimons-nous parce que les poètes, à qui nous devons l’éternelle illusion dont nous sommes enveloppés en cette vie, ont troublé nos yeux par toutes les images aperçues dans ses rayons, nous ont appris à comprendre de mille façons, avec notre sensibilité exaltée, le monotone et doux effet qu’elle promène autour du monde?
Quand elle se lève derrière les arbres, quand elle verse sa lumière frissonnante sur un fleuve qui coule, quand elle tombe à travers les branches sur le sable des allées, quand elle monte solitaire dans le ciel noir et vide, quand elle s’abaisse vers la mer, allongeant sur la surface onduleuse et liquide une immense traînée de clarté, ne sommes-nous pas assaillis par tous les vers charmants qu’elle inspira aux grands rêveurs?
Si nous allons, l’âme gaie, par la nuit, et si nous la voyons, toute ronde, ronde comme un œil jaune qui nous regarderait, perchée juste au-dessus d’un toit, l’immortelle ballade de Musset se met à chanter dans notre mémoire.
Et n’est-ce pas lui, le poète railleur, qui nous la montre aussitôt avec ses yeux?