Et c’est pour cela qu’elle nous emplit, avec sa clarté timide, d’espoirs irréalisables et de désirs inaccessibles. Tout ce que nous attendons obscurément et vainement sur cette terre agite notre cœur comme une sève impuissante et mystérieuse sous les pâles rayons de la lune. Nous devenons, les yeux levés sur elle, frémissants de rêves impossibles et assoiffés d’inexprimables tendresses.
L’étroit croissant, un fil d’or, trempait maintenant dans l’eau sa pointe aiguë, et il plongea doucement, lentement, jusqu’à l’autre pointe, si fine que je ne la vis pas disparaître.
Alors je levai mon regard vers l’auberge. La fenêtre éclairée venait de se fermer. Une lourde détresse m’écrasa, et je descendis dans ma chambre.
77
10 avril.
A peine couché, je sentis que je ne dormirais pas, et je demeurai sur le dos, les yeux fermés, la pensée en éveil, les nerfs vibrants. Aucun mouvement, aucun son proche ou lointain, seule la respiration des deux marins traversait la mince cloison de bois.
Soudain quelque chose grinça. Quoi? je ne sais, une poulie dans la mâture, sans doute; mais le ton si doux, si douloureux, si plaintif de ce bruit fit tressaillir toute ma chair; puis rien, un silence infini allant de la terre aux étoiles; rien, pas un souffle, pas un frisson de l’eau ni une vibration du yacht; rien, puis tout à coup l’inconnaissable et si grêle gémissement recommença. Il me sembla, en l’entendant, qu’une lame ébréchée sciait mon cœur. Comme certains bruits, certaines notes, certaines voix nous déchirent, nous jettent en une seconde dans l’âme tout ce qu’elle peut contenir de douleur, d’affolement et d’angoisse. J’écoutais, attendant, et je l’entendis encore, ce bruit qui semblait sorti de moi-même, arraché à mes nerfs, ou plutôt qui résonnait en moi comme un appel intime, profond et désolé! Oui, c’était une voix cruelle, une voie connue, attendue, et qui me désespérait. Il passait sur moi ce son faible et bizarre, comme un semeur d’épouvante et de délire, car il eut aussitôt la puissance d’éveiller l’affreuse détresse sommeillant toujours au fond du cœur de tous les vivants. Qu’était-ce? C’était la voix qui crie sans fin dans notre âme et qui nous reproche d’une façon continue, obscurément et douloureusement, torturante, harcelante, inconnue, inapaisable, inoubliable, féroce, qui nous reproche tout ce que nous avons fait et en même temps tout ce que nous n’avons pas fait, la voix des vagues remords, des regrets sans retours, des jours finis, des femmes rencontrées qui nous auraient aimé peut-être, des choses disparues, des joies vaines, des espérances mortes; la voix de ce qui passe, de ce qui fuit, de ce qui trompe, de ce qui disparaît, de ce que nous n’avons pas atteint, de ce que nous n’atteindrons jamais, la maigre petite voix qui crie l’avortement de la vie, l’inutilité de l’effort, l’impuissance de l’esprit et la faiblesse de la chair.
Elle me disait dans ce court murmure, toujours recommençant après les mornes silences de la nuit profonde, elle me disait tout ce que j’aurais aimé, tout ce que j’avais confusément désiré, attendu, rêvé, tout ce que j’aurais voulu voir, comprendre, savoir, goûter, tout ce que mon insatiable et pauvre et faible esprit avait effleuré d’un espoir inutile, tout ce vers quoi il avait tenté de s’envoler, sans pouvoir briser la chaîne d’ignorance qui le tenait.
Ah! j’ai tout convoité sans jouir de rien. Il m’aurait fallu la vitalité d’une race entière, l’intelligence diverse éparpillée sur tous les êtres, toutes les facultés, toutes les forces, et mille existences en réserve, car je porte en moi tous les appétits et toutes les curiosités, et je suis réduit à tout regarder sans rien saisir.
Pourquoi donc cette souffrance de vivre alors que la plupart des hommes n’en éprouvent que la satisfaction? Pourquoi cette torture inconnue qui me ronge? Pourquoi ne pas connaître la réalité des plaisirs, des attentes et des jouissances?