Elle remua la tête pour dire oui, et je lui versai dans la bouche un peu d’eau qui ne passa point.

La mère, restée plus calme, s’était retournée pour regarder son enfant; et voilà que soudain une peur me frôla, une peur sinistre qui me glissa sur la peau comme le contact d’un monstre invisible. Où étais-je? Je ne le savais plus! Est-ce que je rêvais? quel cauchemar m’avait saisi?

Était-ce vrai que des choses pareilles arrivaient? qu’on mourait ainsi? Et je regardais dans les coins sombres de la chaumière comme si je m’étais attendu à voir, blottie dans un angle obscur, une forme hideuse, innommable, effrayante, celle qui guette la vie des hommes et les tue, les ronge, les écrase, les étrangle; qui aime le sang rouge, les yeux allumés par la fièvre, les rides et les flétrissures, les cheveux blancs et les décompositions.

Le feu s’éteignait. J’y jetai du bois et je m’y chauffai le dos, tant j’avais froid dans les reins.

Au moins j’espérais mourir dans une bonne chambre, moi, avec des médecins autour de mon lit, et des remèdes sur les tables!

Et ces femmes étaient restées seules vingt-quatre heures dans cette cabane sans feu! râlant sur de la paille!...

J’entendis soudain le trot d’un cheval et le roulement d’une voiture; et la garde entra, tranquille, contente d’avoir trouvé de la besogne, sans étonnement devant cette misère.

Je lui laissai quelque argent et je me sauvai avec mon chien; je me sauvai comme un malfaiteur, courant sous la pluie, croyant entendre toujours le sifflement des deux gorges, courant vers ma maison chaude où m’attendaient mes domestiques en préparant un bon dîner.

Mais je n’oublierai jamais cela et tant d’autres choses encore qui me font haïr la terre.

Comme je voudrais, parfois, ne plus penser, ne plus sentir, je voudrais vivre comme une brute, dans un pays clair et chaud, dans un pays jaune, sans verdure brutale et crue, dans un de ces pays d’Orient où l’on s’endort sans tristesse, où l’on s’éveille sans chagrins, où l’on s’agite sans soucis, où l’on sait aimer sans angoisses, où l’on se sent à peine exister.